Deux guerres, deux stratégies…

Pierre Coutin achève sa réflexion sur les causes de l’abandon de l’agriculture pour l’industrie en s’interrogeant sur l’influence de la localisation des industries dans la décision d’abandonner l’agriculture : « Il est difficile de savoir si l’abandon de l’agriculture est plus ou moins fort selon le mode de localisation des industries. Cependant l’émigration agricole semble particulièrement importante lorsque les industries sont localisées dans des villages ou dans de petites villes. Mais dans les régions sans industrie, les paysans émigrent tout de même […]. Dans le sud-ouest de la France, par exemple, l’industrie est peu développée, néanmoins l’émigration agricole a été très forte : les jeunes gens de la campagne se sont dirigés vers les carrières administratives. La présence de l’industrie dans une région n’est pas la cause profonde de l’émigration agricole ; mais elle contribue à l’accélérer »

Ces travaux sont emblématiques des réflexions menées par la DGEN : ils sont éloignés du slogan sur « la terre qui ne ment pas ». La cellule de travail qui travaille avec Gabriel Dessus qui sera intégrée en partie en 1945 dans le nouveau ministère de l’Économie nationale après la Libération, réfléchit à l’avenir : que dit-elle en substance : « que l’industrie peut être installée en zone rurale dans des petites villes, mais il faut le faire dans les zones surpeuplées, avec des salaires identiques à ceux des grandes villes ; il y aura de la main-d’œuvre disponible mais elle sera incitée à rester près de son village d’origine puisqu’aussi bien payée. Dans les villages, on peut envisager des petites unités de transformation des produits agricoles. Ce système permettra la pluriactivité mais il n’aura de sens que si on accompagne la modernisation de l’agriculture : équipement, transformation et vente des produits, enseignement agricole, amélioration des conditions de vie des paysans. […] Entre 1942 et 1945, Pierre Coutin comprend que le machinisme et les transformations des techniques agricoles font entrer l’agriculture dans une ère nouvelle, ce qui le conduit progressivement à promouvoir la modernisation de l’agriculture et l’augmentation de la productivité agricole : « Le monde rural est souvent considéré comme routinier et immuable ; en réalité il est en perpétuelle transformation. L’agriculture française a subi de prodigieux changements depuis le XVIIIe siècle ; les perfectionnements ont porté sur les systèmes de culture et l’élevage, l’amélioration des sols, l’outillage agricole. Ces transformations techniques ont eu d’importantes conséquences démographiques et sociales. D’énormes progrès peuvent encore être réalisés. […] Les perfectionnements des techniques du monde rural ne sont pas une fin en soi, mais un moyen d’améliorer les conditions de vie et de travail des hommes tout en conservant la fertilité des sols. Ces améliorations techniques ont permis, et permettront une production plus abondante et à meilleur marché, tout en exigeant moins de main-d’œuvre. Elles ont ainsi contribué et contribueront encore à augmenter la productivité du travail et par suite à élever le niveau de vie, non seulement des paysans mais de tous les Français » Ces travaux font émerger la notion d’aménagement rural qui dépasse la notion d’agricole : « L’aménagement rural concerne l’ensemble de la population agricole ou non agricole, travaillant ou vivant en territoire rural ; il envisage donc, en plus des problèmes précédents [valorisation de l’agriculture], l’amélioration de l’habitation et des conditions de vie, soit les problèmes d’équipement collectif, de villages-centres, etc. L’urgence la plus grande réside dans le remembrement des terres cultivées, accompagné de travaux d’assainissement, de drainage ou d’irrigation, afin d’utiliser les machines modernes, c’est-à-dire le tracteur et la moissonneuse-batteuse. Le plaidoyer en faveur de la modernisation de l’agriculture, vecteur de libération de la main-d’œuvre et de diminution des prix de revient, faveur du maintien de l’exploitation agricole familiale, « à condition toutefois d’installer des coopératives pour l’emploi des machines ». On retrouve donc en texte ces images photographiées en Gironde où d’anciens marécages sont drainés avec l’aide de tracteurs.

Isabelle Couzon, « De la décentralisation industrielle à l’aménagement du territoire rural : Pierre Coutin, 1942-1965 », Ruralia [En ligne], 07 | 2000, mis en ligne le 24 janvier 2005, consulté le 30 mars 2016. URL : http :// ruralia.revues.org/176

notreterre8 La DGEN de Vichy et dans une moindre mesure le Génie rural sont tournés vers l’avenir. Ce tandem préfigure l’attelage DATAR et ministère de l’Agriculture que l’on retrouvera dans la seconde moitié du XXe siècle. La DGEN essaie de penser l’avenir pendant que les organes politiques sont agrariens (et le resteront longtemps après). Cette opposition peu visible pour le grand public traverse de nombreux services dont celui de la recherche agronomique.

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