Deux guerres, deux stratégies…

La qualité ?

Alors, faut-il se faire l’avocat du diable – l’expression n’est pas anodine, on le verra – pour trouver quelque mérite ou intérêt aux fabrications françaises ? Par exemple on peut signaler qu’en 1887, la faucheuse n° 1 Johnston fabriquée en Haute-Marne (près de St-Dizier à Chamouilley) par la maison « Champenois, Rambeaux & Cie » remporte la médaille d’or au Concours officiel de Tulle. Le succès de cette machine semble si assuré que le constructeur décide de la rebaptiser « La merveilleuse française ». Et à partir de 1900 sur ses feuilles de correspondance, ce constructeur fait bien apparaître en lettres rouges la mention « Exposition universelle Paris 1900 : MÉDAILLE D’OR ». Pour sa part, Charles Bajac, « ingénieur-constructeur » à Liancourt (Oise), ayant emporté un Grand Prix aux Expositions de Paris (1889) et de Bruxelles (1897), le fait apparaître sur le catalogue du Groupe VII « Agriculture » de cette même exposition, à la référence n° 8. Autre exemple encore, François Hurtu, « constructeur de machines agricoles » à Nangis (Seine-et-Marne) ne manque pas de rappeler la médaille d’or obtenue à l’Exposition du centenaire de la Révolution française à Paris en 1889 (référence 162).

Le cas Champenois

Aux confins de la Haute-Marne et de la Meuse, se tient une sorte de « grappe » de petites usines et de simples ateliers de machines agricoles dont le capital, la taille et la production ne peuvent guère faire impression à un grand industriel comme Camille Cavallier. Pourtant, deux d’entre eux, après un temps de dissension familiale, entreprennent de joindre leurs moyens et leurs efforts. Et c’est en 1916, en plein milieu de la guerre de 14-18, que les sociétés « Champenois, Rambeaux & Cie » et « Champenois & Delacourt » constituent une société unique sous la raison sociale « Établissements Champenois ». Le capital, sans être comparable aux 17 000 000 francs d’une grande société de la sidérurgie lorraine comme les « Aciéries de Micheville », créées en 1895, n’est pas ridicule, avec ses 5 700 000 F. La société s’articule autour de cinq sites différents, en Haute-Marne et en Meuse. Elle entreprend de construire une usine ultramoderne sur un terrain de 13 ha à Saint-Dizier même, tout près du Canal et du Chemin de fer. Elle possède des participations importantes dans des usines dont la production lui est entièrement réservée, à Saint-Quentin (Aine) et Châteauroux (Indre). Enfin, un important dépôt vient d’être construit à Laval (Mayenne) pour approvisionner la clientèle de l’Ouest.

Bien approvisionné en fonte, fer et acier par les fonderies, fours Martin, forges et laminoirs de la région, bien adapté à l’énergie hydraulique et hydroélectrique, un tel ensemble industriel reste cependant fort loin des ambitions ou projets de Cavallier et Ferry et ne peut pas leur servir de modèle.

Bilan : la voie semble ouverte à la grande industrie

-1 : Première constatation : il n’y a pas en France de concurrent industriel de poids en matière de machine agricole. La voie est donc tout à fait libre.

-2 : Le seul problème est celui de la concurrence américaine, réelle par la qualité de ses productions, le bas prix de ses pièces détachées, ses réseaux de distributeurs dynamiques, comme la maison Raymond Wallut, sans oublier ses ateliers de montage en France, par exemple à Vitry-le-François. Mais la terrible efficacité des sous-marins allemande fait peser une lourde hypothèque sur l’acheminement des machines d’Outre-Atlantique.

-3 : Décisions à prendre, sans doute :

Voir aux États-Unis comment on fait. C’est bien ce que recommande M. Ringelmann : « Si vous voulez faire grand, les renseignements que vous tireriez des fabricants français vous seraient plus nuisibles qu’utiles. En conséquence, et avant de débuter cette industrie, il faut absolument aller voir sur place en Amérique : taylorisme, fabrication en série, tours de main, méthodes commerciales dont nous n’avons même pas idée en France. C’est quelque chose d’analogue aux méthodes de Ford pour l’automobile. »

Produire comme eux, en qualité et en prix, avec l’avantage d’être sur place, pour atteindre une fabrication de masse à des prix bien plus accessibles à la clientèle des cultivateurs.

LE POIDS DES RÉALITÉS :

Les leçons d’un voyage en Argentine

Le 30 mars 1917, Camille Cavallier transmet à Émile Ferry une note établie par Marcel Paul, son gendre (il sera son successeur à la tête de Pont-à-Mousson en 1926) à la suite d’un voyage en Argentine, pays qui a été l’un des premiers à adopter la mécanisation agricole avec les États-Unis, le Canada et l’Australie, la seconde génération étant représentée par l’Angleterre et la Prusse. (Marcel Mazoyer et Laurence Roudart, Histoire des agricultures du monde, Ed. Le Seuil, 1997, 2002).

a) Le problème de l’émiettement des exploitations

Marcel Paul rappelle que la France est un pays de propriété et d’exploitation agricole extrêmement morcelée, de sorte que pour utiliser de manière profitable des machines agricoles, il faudrait que d’importants changements aient été réalisés au préalable dans le domaine du remembrement de la propriété.

b) Le problème de la topographie

A cela s’ajoute que la pratique de ce qu’il appelle la « motoculture » dans un pays très plat comme l’Argentine devient un vrai problème quand on la transporte en France où, sauf quelques régions spéciales, le terrain est plutôt accidenté, coupé de routes, de chemins, de ruisseaux et de haies. Cela veut dire que les industriels français ne pourront se contenter de copier les modèles américains mais qu’ils devront concevoir des machines adaptées à ces conditions assez particulières.

Fabriquer, oui, mais vendre… ?

a) Le problème de la distribution

Du côté du Ministère, on ne doute pas des capacités des industriels français à faire aussi bien que les Américains, mais on s’inquiète de la nécessité d’établir de nouveaux réseaux et circuits commerciaux. Selon cette administration, les agriculteurs français sont habitués à travailler avec les fabricants actuels « qui sont pour la plupart des serruriers et des charrons », c’est-à-dire des voisins de village ou de campagne, travaillant à la demande, récupérant et réutilisant le matériel ancien. Pour une diffusion en grand à échelle nationale, il faudrait procéder auparavant à une véritable éducation commerciale des cultivateurs. Celle-ci pourrait être facilitée par les personnes déjà au courant de l’organisation de ce commerce, tout spécialement les Sociétés d’Agriculture, les Comices agricoles, et généralement toutes les organisations dont l’avis est d’un grand poids quand les cultivateurs doivent choisir tel ou tel fournisseur.

b) Le problème du crédit

Marcel Paul expose aussi qu’en Argentine le crédit est bien organisé : les échéances peuvent être à 6, 12 et 18 mois et les machines sont payables après la récolte : si la récolte est bonne, le terme échu est payé, sinon, il est prorogé de 6 mois. Il arrive que les machines n’ayant pas pu être payées soient rendues par l’agriculteur au marchand, ce qui est difficilement concevable en France.

Un autre collaborateur de Cavalier, Puech, explique qu’il a posé cette question du remembrement et qu’il l’a présentée comme étant un complément logique de la création d’une grande usine. Mais à cette observation, M. Mirman a répondu que c’était un projet « d’après demain ».

Page 5

6 809 vues