Textes sur l’éclairage : anthologie

Textes réunis à l’occasion de l’exposition sur “et la lumière fut” organisée à Dommartin-le-Franc

Gentil abbé plus d’honneur tu mérites

La cause étant de la France éclairer

Que ce que peut dedans de dans un cloître ouvré

Moine reclus ou bien dévot hermite !

Louange à l’abbé Laudati vers 1692


 

C’est vrai comme je le dy,

Il fera comme en plein midy,

Clair la nuit dedans chaque rue,

De longues ou de courte étendue,

Par le grand nombre de clartés

Qu’il fait mettre de tous costés

En autant de belles lanternes !

Gazette de Robinet 29 octobre 1667


« Nous trouvâmes plaisant d’aller ramener Mme Scarron ce minuit au fin fond du Faubourg Saint-Germain, quasi auprès de Vaugirard dans la campagne… Nous revînmes gaiement à la faveur des lanternes et dans la sûreté des voleurs. »

Mme de Sévigné (1626-1696)


« L’invention d’éclairer Paris pendant la nuit par une infinité de lumières mérite que les peuples les plus éloignés viennent voir ce que les Grecs et Romains n’ont jamais pensé pour la police de leurs républiques. Ces lumières, enfermées dans des fanaux de verre suspendus en l’air à égales distances, sont dans un ordre admirable et éclairent toute la nuit. Ce spectacle si beau et si bien entendu qu’Archimède, même s’il vivait encore, ne pourrait rien à ajouter de plus agréable et de plus utile ».

20 août 1692 : lettre d’un Sicilien à Paris.


« Les rues sont éclairées tout l’hiver et même en pleine lune ! Les lanternes sont suspendues au milieu de la rue à une hauteur de 20 pieds et à une distance de 20 pas l’une de l’autre. Le luminaire est enfermé dans une cage de verre de deux pieds de hauteur couverte d’une plaque de fer ; la corde qui les soutient, attachée à une barre de fer, glisse de sa poulie dans une coulisse scellée dans le mur. Ces lanternes ont des chandelles de 4 à la livre qui durent encore après minuit. »

(Martin Lister – 1697)


« Paris est bien mieux éclairé que Londres »

(1717 Lady Montagu)


« Aucune ville ancienne ni moderne n’a offert ce genre de magnificence utile »

Sébastien Mercier (1740-1814)


« Sur le chemin qui conduit à la Cour

 

On établit maints et maints réverbères

De plus en plus de jour en jour

Je vois avec plaisir que mon pays s’éclaire »

Métra, Correspondance secrète 20 mars 1777


Les contempteurs : trop de lumière ! « C’est la faute à l’hydrogène »

« Elle (la lumière) fatiguait les yeux des passants et éblouissait les cochers et les chevaux » (vers 1745)

Réponse de Bourgeois : « il n’est point nécessaire de regarder ainsi les lanternes pour marcher dans les rues ce qui, d’ailleurs, est fort incommode attendu que lesdites lanternes sont suspendues à 25 ou 30 pieds en l’air et qu’il faut, par conséquent, marcher la tête levée penchée en arrière, alors qu’ordinairement les personnes qui se trouvent la nuit dehors pensent surtout à regarder leurs pieds et autour d’eux. »

Si les Parisiens sont éblouis, « c’est qu’ ils font trop d’honneur de les (les lanternes) contempler et de les fixer longuement. »


 Un peu plus tard, en 1823 Charles Nodier (1780-1844) reproche au gaz « de trop éclairer ».

Les défenseurs du gaz ironisent en écrivant que Nodier va adresser au Conseil d’État une pétition « contre la trop vive clarté du soleil ». Son ouvrage « Essai sur le gaz hydrogène et les divers modes d’éclairage artificiel » s’en prend à cette énergie. Mais la plupart des commentaires se veulent positifs : sur l’éclairage, sur le gaz, sur la vie nouvelle qui s’épanouit à la tombée de la nuit.


« Le gaz poursuivant sa carrière

Versait des torrents de lumière

Sur ses obscurs blasphémateurs »

Louis Figuier


« Ce qui enchante le plus les Parisiens c’est le nouvel éclairage des boulevards. Le soir, cette promenade est admirable depuis l’église de la Madeleine jusqu’à la rue Montmartre c’est deux allées de candélabres d’où jaillit une clarté blanche et pure font un effet merveilleux. Et que de monde, que de monde ! »

Mme Émile de Girardin Lettres parisiennes


Gaz contre électricité

« Au moment où j’écris ces lignes (vers 1890) une révolution radicale semble être sur le point de se produire dans l’éclairage de la voie publique à Paris : la substitution de la lumière électrique à celle du gaz.

Sous mon administration, des essais de lumière, oxhydrique, magnésienne, électrique, même faits par les industriels n’avaient aucune chance d’aboutir à un pareil résultat ; mais aujourd’hui l’administration se montre disposée à le subir et je le regrette. En effet, la lumière électrique dont le ton blafard, lunaire, est déplaisant et dont l’éclat blesse ou fatigue la vue, émane de foyers intensifs répartis forcément sur la voie publique à des distances beaucoup plus grandes que celle des becs de gaz multipliés.(…)

Le système Edison cherche le progrès au rebours du système Lavoisier et, par ce motif, je ne saurais désirer son adoption. Je crois, du reste, qu’à part son inventeur ses propagateurs, et ses fabricants d’appareils, il n’aura d’adhérents, au bout d’un certain délai, que les oculistes et les opticiens »…

Baron Haussmann, Mémoires


« Cette lumière effaçait de beaucoup celle du gaz et donnait à la flamme de ce dernier la couleur d’une mauvaise lampe. L’éclairage électrique, d’une couleur blafarde comme celle d’une lune, projetait des rayons qui ne fatiguaient nullement la vie. Au moyen de deux réflecteurs dont l’un avait 25 centimètres de diamètre et l’autre 72, on envoya dans des directions différentes des projections lumineuses qui se sont étendues jusqu’au Garde-Meuble de la Couronne la base de l’obélisque, la grille du jardin des Tuileries, et assez forte pour qu’on pût distinguer facilement ces objets comme par un beau clair de lune. On a pu lire très facilement à l’aide de ces deux rayons lumineux à 150 m de distance.

L’expérience a duré une heure. L’appareil aurait pu donner, dit-on, une lumière aussi intense pendant six heures. On a calculé que la pile, dont il est ici question, a dû produire une lumière égale à celle de 225 becs de gaz réunis en faisceau ou bien à 2025 bougies stéariques. »

L’illustration, compte rendu de la démonstration de la place de la Concorde 1840.


« La nuance de la lumière électrique est triste les objets se teignent d’une couleur livide et blafarde due à l’apparence bleuâtre des rayons, et il n’y a même pas à désirer que cette pâle lueur remplace les becs de gaz qui égayent et font vivre les boulevards jusqu’au milieu de la nuit. Elle ne conserve pas aux objets leurs formes vraies : les ombres et les parties éclairées nettement séparées ne se fondent pas les unes dans les autres par des nuances intermédiaires, et l’œil croit ne voir partout qu’une série de plans. La cause de cet inconvénient est que toute cette grande lumière ne part que d’un point. La clarté est immense autour de ce point unique, mais a quelques distances, l’obscurité s’épaissit. Multiplier le nombre de becs de gaz, ce n’est qu’augmenter considérablement la dépense et l’embarras, et il n’y a pas à y songer. »

J. Baille « L’électricité » 1874.


« C’est tout à fait un soleil, cet arc voltaïque, un soleil éblouissant qui vous force à fermer les yeux ; mais malheureusement un soleil qui s’éteint facilement et dont l’éclat a de fréquentes éclipses ».

Henri Sainte-Claire-Deville, chimiste.


littérature : des lumières qui participent à l’action

Le gaz, témoin social Relisons Zola en cherchant le mot « gaz ». Zola écrit à l’époque de l’électricité, mais son histoire des Rougon-Maquart se déroule sous le Second Empire. L’électricité n’apparaît qu’épisodiquement : pour éclairer le chantier du nouveau magasin du Bonheur des Dames et pour éclairer le magasin (ce qui est un anachronisme car ce ne sera le cas que dans les années quatre-vingt).

Six heures allaient sonner, le jour qui baissait au-dehors se retirait des galeries couvertes, noires déjà, pâlissait au fond des halls, envahis de lentes ténèbres. Et, dans ce jour mal éteint encore, s’allumaient, une à une, des lampes électriques, dont les globes d’une blancheur opaque constellaient de lunes intenses les profondeurs lointaines des comptoirs. C’était une clarté blanche, d’une aveuglante fixité, épandue comme une réverbération d’astre décoloré, et qui tuait le crépuscule. Puis, lorsque toutes brûlèrent, il y eut un murmure ravi de la foule, la grande exposition de blanc prenait une splendeur féerique d’apothéose, sous cet éclairage nouveau. Il sembla que cette colossale débauche de blanc brûlait elle aussi, devenait de la lumière. La chanson du blanc s’envolait dans la blancheur enflammée d’une aurore. Une lueur blanche jaillissait des toiles et des calicots de la galerie Monsigny, pareille à la bande vive qui blanchit le ciel la première du côté de l’Orient ; tandis que, le long de la galerie Michodière, la mercerie et la passementerie, les articles de Paris et les rubans, jetaient des reflets de coteaux éloignés, l’éclair blanc des boutons de nacre, des bronzes argentés et des perles. Mais la nef centrale surtout chantait le blanc trempé de flammes : les bouillonnés de mousseline blanche autour des colonnes, les basins et les piqués blancs qui drapaient les escaliers, les couvertures blanches accrochées comme des bannières, les guipures et les dentelles blanches volant dans l’air, ouvraient un firmament du rêve, une trouée sur la blancheur éblouissante d’un paradis, où l’on célébrait les noces de la reine inconnue. La tente du hall des soieries en était l’alcôve géante, avec ses rideaux blancs, ses gazes blanches, ses tulles blancs, dont l’éclat défendait contre les regards la nudité blanche de l’épousée. Il n’y avait plus que cet aveuglement, un blanc de lumière où tous les blancs se fondaient, une poussière d’étoiles neigeant dans la clarté blanche.

Zola – Le Bonheur des Dames (Chapitre XIV)


Le vestibule et l’escalier étaient d’un luxe violent. En bas, une figure de femme, une sorte de Napolitaine toute dorée, portait sur la tête une amphore, d’où sortaient trois becs de gaz, garnis de globes dépolis. Les panneaux de faux marbre, blancs à bordures roses, montaient régulièrement dans la cage ronde ; tandis que la rampe de fonte, à bois d’acajou, imitait le vieil argent, avec des épanouissements de feuilles d’or. Un tapis rouge, retenu par des tringles de cuivre, couvrait les marches. Mais ce qui frappa surtout Octave, ce fut, en entrant, une chaleur de serre, une haleine tiède qu’une bouche lui soufflait au visage.

(Pot-Bouille).


Dans la Curée, les lampadaires deviennent des pièces d’or :

Puis, la nuit se fit, la ville devint confuse, on l’entendit respirer largement, comme une mer dont on ne voit plus que la crête pâle des vagues. Çà et là, quelques murs blanchissaient encore ; et, une à une, les flammes jaunes des becs de gaz piquèrent les ténèbres, pareilles à des étoiles s’allumant dans le noir d’un ciel d’orage.

Angèle secoua son malaise et reprit la plaisanterie que son mari avait faite au dessert.

Ah ! bien, dit-elle avec un sourire, il en est tombé de ces pièces de vingt francs ! Voilà les Parisiens qui les comptent. Regarde donc les belles piles qu’on aligne à nos pieds !

Elle montrait les rues qui descendent en face des buttes Montmartre, et dont les becs de gaz semblaient empiler sur deux rangs leurs taches d’or.

Et là-bas, s’écria-t-elle, en désignant du doigt un fourmillement d’astres, c’est sûrement la Caisse générale.

Ce mot fit rire Saccard. Ils restèrent encore quelques instants à la fenêtre, ravis de ce ruissellement de « pièces de vingt francs », qui finit par embraser Paris entier.


 

L’Assommoir : les lumières y sont plus rares, souvent plus tristes dans une histoire elle-même sombre. Le gaz souvent flambe comme la vie brûlée par les deux bouts… pour n’être plus à la fin que braise avant les ténèbres.

« On applaudit, on cria bravo : c’était envoyé. Il faisait nuit noire, trois becs de gaz flambaient dans la salle, remuant de grandes clartés troubles, au milieu de la fumée des pipes. Les garçons, après avoir servi le café et le cognac, venaient d’emporter les dernières piles d’assiettes sales. En bas, sous les trois acacias, le bastringue commençait, un cornet à pistons et deux violons jouant très fort, avec des rires de femme, un peu rauques dans la nuit chaude ».

Chapitre III : la noce


« Gervaise reprit lentement sa marche. Dans le brouillard d’ombre fumeuse qui tombait, les becs de gaz s’allumaient ; et ces longues avenues, peu à peu noyées et devenues noires, reparaissaient toutes braisillantes, s’allongeant encore et coupant la nuit, jusqu’aux ténèbres perdues de l’horizon. Un grand souffle passait, le quartier élargi enfonçait des cordons de petites flammes sous le ciel immense et sans lune »

Chapitre XII


 

Dans Nana, sous la lumière du grand lustre, le théâtre fait illusion, comme un monde de comédie où l’or factice peine à cacher les craquelures, le maquillage les atteintes du temps.

« Maintenant, la salle resplendissait. De hautes flammes de gaz allumaient le grand lustre de cristal d’un ruissellement de feux jaunes et roses, qui se brisaient du cintre au parterre en une pluie de clarté. Les velours grenat des sièges se moiraient de laque, tandis que les ors luisaient et que les ornements vert tendre en adoucissaient l’éclat, sous les peintures trop crues du plafond. Haussée, la rampe, dans une nappe brusque de lumière, incendiait le rideau, dont la lourde draperie de pourpre avait une richesse de palais fabuleux, jurant avec la pauvreté du cadre, où des lézardes montraient le plâtre sous la dorure. Il faisait déjà chaud. » (Chapitre I)


 

Le gaz éclaire le désir qu’excite Nana.

« On suffoquait, les chevelures s’alourdissaient sur les têtes en sueur. Depuis trois heures qu’on était là, les haleines avaient chauffé l’air d’une odeur humaine. Dans le flamboiement du gaz, les poussières en suspension s’épaississaient, immobiles au-dessous du lustre. La salle entière vacillait, glissait à un vertige, lasse et excitée, prise de ces désirs ensommeillés de minuit qui balbutient au fond des alcôves. Et Nana, en face de ce public pâmé, de ces quinze cents personnes entassées, noyées dans l’affaissement et le détraquement nerveux d’une fin de spectacle, restait victorieuse avec sa chair de marbre, son sexe assez fort pour détruire tout ce monde et n’en être pas entamé. » (Chapitre I)


Aragon :  ‘Les feux de Paris’

Toujours quand aux matins obscènes

Entre les jambes de la Seine

Comme une noyée aux yeux fous

De la brume de vos poèmes

L’Île Saint-Louis se lève blême

Baudelaire je pense à vous.

 

Lorsque j’appris à voir les choses

O lenteur des métamorphoses

C’est votre Paris que je vis

Il fallait pour que Paris change

Comme bleuissent les oranges

Toute la longueur de ma vie.

 

Mais pour courir ses aventures

La ville a jeté sa ceinture

De murs d’herbe verte et de vent

Elle a fardé son paysage

Comme une fille son visage

Pour séduire un nouvel amant.

 

Rien n’est plus à la même place

Et l’eau des fontaines Wallace

Pleure après le marchand d’oublies

Qui criait le Plaisir Mesdames

Quand les pianos faisaient des gammes

Dans les salons à panoplies.

 

Où sont les grandes tapissières

Les mirlitons dans la poussière

Où sont les noces en chansons

Où sont les mules de Réjane

On ne s’en va plus à dos d’âne

Dîner dans l’herbe à Robinson.

 

Qu’est-ce que cela peut te faire

On ne choisit pas son enfer

En arrière à quoi bon chercher

Qu’autrefois sans toi se consume

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