Revue de presse : “Délices du feu. L’homme, le chaud et le froid à l’époque moderne”

La chronique de Bruno Latour, à propos des « Délices du feu. L’homme, le chaud et le froid à l’époque moderne », d’Olivier Jandot.

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Comme l’indique le sous-titre, L’homme, le chaud et le froid à l’époque moderne, il ne s’agit pas d’une histoire du climat, à la manière d’Emmanuel Le Roy Ladurie, mais de la sensibilité – ou plus exactement de l’insensibilité – au froid avant qu’on sache en mesurer exactement l’impact et se défendre contre lui. En utilisant des sources nombreuses, l’auteur parvient à reconstituer une ­atmosphère littéralement hivernale et l’ensemble des défenses matérielles ou symboliques avec lesquelles on parvenait à endurer les hivers.

Marcel Rieder Jeune femme songeuse, assise devant la cheminée. Tableau exposé au Salon des Artistes Français en 1932 sous le titre “Songeuse” (N°2056)

Il y a une ironie involontaire, de la part d’un historien du froid, à utiliser l’expression « époque moderne », selon l’étrange chronologie de sa discipline, pour désigner un ensemble de représentations dont le caractère prémoderne ne peut que glacer… Le plus étrange de ce ­livre, en effet, c’est de voir beaucoup d’Européens, même les plus riches, se ­geler dans leurs intérieurs, en plein courant d’air devant des cheminées aussi mal conçues que possible pour garder la chaleur. Et ce alors même que les Allemands aussi bien que les Russes ont l’habitude de passer l’hiver en petite chemise bien au chaud devant leur poêle. Rien n’y fait. On construit des cheminées pendant trois ou quatre siècles avant de se décider, et avec quelle lenteur, de se convertir aux poêles.

Edgard Farasyn:  Vieux couple devant la cheminée

Inégalité devant le froid et le chaud

Mais l’intérêt de l’exercice tient au fait que l’auteur s’intéresse aussi bien aux sentiments qu’au système technique et permet d’en apprendre beaucoup, autant sur l’économie du bois – alors dominante – que sur les moyens de le brûler. Le livre rend hommage à un certain Nicolas Gauger, auteur en 1713 d’une Mécanique du feu, qui va nourrir des générations de poêlier-fumistes. Gauger est un peu le Philippe Rahm de cette époque, occupé qu’il est à calculer le meilleur moyen de créer des intérieurs qui permettraient à une demeure d’être aussi parfaitement homéotherme qu’un corps humain.

Le chauffage moderne  – 1907 (source Ultimheat)

La difficulté d’adapter les maisons, les chambres, les habits et l’économie à des températures extrêmes, si on l’applique à l’époque actuelle, fait froid dans le dos. C’est qu’on imagine avec angoisse le livre d’histoire des mentalités, publié dans quelques siècles, sur l’incroyable lenteur avec laquelle nos contemporains ont su s’adapter à des changements de température et passer des combustibles fossiles à des énergies renouvelables.

Les lecteurs trouveront sans doute encore plus glaçante l’extrême inégalité devant le froid comme devant le chaud qui est manifeste à travers toute cette histoire. Les « délices du feu » sont à l’époque des délices de privilégiés. Si les pays industriels sont parvenus à créer pour presque tous leurs habitants une homéothermie complète de leur environnement, dès qu’il va falloir s’adapter à une nouvelle économie du climat, les inégalités devant le froid, comme devant le chaud, vont revenir en force. Et là encore, comme l’auteur l’a bien vu, il ne s’agit pas seulement de technique ou d’économie, mais d’apprendre à se rendre sensible à une situation nouvelle.

Les Délices du feu. L’homme, le chaud et le froid à l’époque moderne, d’Olivier Jandot, Champ Vallon, « Epoques », 352 p., 27 €.


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