Revue de presse : Le Monde : A Duisburg, les derniers métallos de ThyssenKrupp

A l’aciérie ThyssenKrupp de Duisburg-Marxloh (Rhénanie-du-Nord-Westphalie), sous le ciel gris et bas de la Ruhr, on pénètre dans l’antre de Vulcain. Il fait chaud, et le vacarme est assourdissant. Dans la pénombre saturée de poussière de graphite en suspension, on ne peut détacher son regard de la vive lueur orange qui émane des gigantesques poches de coulée. L’une d’elles évolue lentement sur une glissière, jusqu’à un des convertisseurs. Elle contient 370 tonnes de métal en fusion.

La chaleur est telle qu’il faut reculer. Doucement, le métal incandescent, chauffé à 1 500 °C, se déverse dans une nuée d’étincelles, jusqu’à ce que les dernières gouttes flamboyantes s’écrasent sur le béton de l’usine. Les flammes envahissent le convertisseur. Déjà, un wagon-torpille, chargé d’une nouvelle cargaison de fonte en fusion, glisse sur les rails depuis les hauts-fourneaux situés 2 kilomètres plus haut.

Patrick Weber n’a pas dit un mot pendant toute la manœuvre de la grue. Même après vingt-huit ans de carrière, ce métallurgiste de 45 ans éprouve toujours le même frisson devant ce spectacle brut, anachronique. « Les hommes ici s’identifient fortement à ce lieu, ils sont très fiers de leur travail », déclare-t-il. Les yeux bleus, le crâne glabre, une tête de mort à l’annulaire gauche, il porte son casque et son uniforme gris et bordeaux signé ThyssenKrupp comme une seconde peau. Il a commencé sa carrière en 1989, à l’époque chez Hoesch, un des célèbres noms de l’aciérie allemande. Puis, au fur et à mesure des fusions, chez Krupp-Hoesch, puis ThyssenKrupp.

En 2016, ThyssenKrupp Steel Europe, la branche acier du groupe, a produit 12 millions de tonnes de cet alliage. C’est le plus grand producteur allemand de barres d’acier. Il emploie 27 000 personnes. Mais la prochaine fusion pourrait être bien plus risquée que les autres. ThyssenKrupp a annoncé, fin septembre, son intention de s’allier avec l’indien Tata, pour former le deuxième groupe sidérurgique européen. Depuis, les représentants des salariés sont sur le pied de guerre.

Les salariés de l’aciériste de la Ruhr et leurs représentants refusent la fusion avec l’indien Tata, annoncée mi-septembre. Un projet qui pourrait bien augurer la fin de la culture de la solidarité régionale. (…)

« Des gens sont morts pour obtenir ce droit »

Dans l’aciérie, aux abords des machines, Patrick Weber prend un petit moment pour discuter avec chacun de ses collègues, qui saluent également le visiteur. Tous ont ce regard ouvert et accessible, caractéristique de la solidarité des métallos et des mineurs. Ici, comme dans la mine, on risque sa vie en cas d’accident. Dans l’usine, M. Weber est responsable d’un « groupe de confiance ». Il s’entretient régulièrement avec les collègues de son secteur et rend compte des problèmes au chef du Betriebsrat, le « conseil d’entreprise », qui travaille de concert avec le syndicat. Un degré d’organisation exceptionnel, qui se fait de plus en plus rare dans l’économie allemande. « La codécision, c’est ce que nous avons de plus précieux au monde. Je répète toujours à mes fils qu’ici des gens sont morts pour obtenir ce droit », insiste M. Weber.

Ici, les hommes ont l’impression de faire bien plus que de l’acier. Fondée en 1891, l’aciérie de Duisburg a produit sans discontinuer le métal de l’industrialisation du pays à la fin du XIXsiècle, celui des premiers chemins de fer, l’acier des armements de la première et de la seconde guerre mondiale. Et, surtout, celui du miracle économique allemand de l’après-guerre, inséparable d’un certain modèle d’organisation. « A l’origine, les groupes sidérurgiques, fondés au cours du XIXe siècle, sont des groupes familiaux, dominés par des magnats très autoritaires. Après la seconde guerre mondiale et la faillite morale de ces familles, le rôle protecteur et paternaliste qu’elles jouaient auprès de leurs salariés a été remplacé par un haut degré d’organisation syndical », explique l’historien Theo Grütter, directeur du Musée de la Ruhr et auteur de nombreux ouvrages sur la région.

A partir des années 1950, les syndicats ont obtenu le pouvoir de siéger de façon paritaire au sein des conseils de surveillance des entreprises, grâce aux lois sur la codécision. Pour éviter une nouvelle guerre, on a également créé, en 1951, à partir de la Ruhr, la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA), le berceau de la construction en Europe. « C’est à ce moment que le Parti social-démocrate a pris le pouvoir dans la région, en s’appuyant sur l’organisation dans ces grands groupes. Toute une culture s’est forgée à partir de là, depuis 1813, quand Krupp a créé son premier atelier, à Essen [Rhénanie-du-Nord-Westphalie] », poursuit M. Grütter. Cette histoire explique pourquoi les aciéries du bassin occupent une place à part dans l’imaginaire allemand. Et pourquoi les métallos, très liés à leur entreprise, se sentent dépositaires d’une tradition. (…)

La fin d’une histoire

Difficile de le cacher : la fusion de ThyssenKrupp avec Tata symbolise la fin de cette histoire. Elle témoigne que la production d’acier, mondialisée et effectuée de plus en plus dans les pays asiatiques à bas coût, s’accorde de moins en moins avec les salaires et le haut degré d’organisation syndical en vigueur en Allemagne. En 2016, le chiffre d’affaires du département acier de ThyssenKrupp a baissé de 12 %, son résultat opérationnel de 39 %.

Dans le même temps, le groupe allemand se développe dans des produits de haute technologie – les ascenseurs et les machines, générateurs de marges bien plus importantes –, et il est de plus en plus un sous-traitant de l’industrie automobile. Depuis le 13 octobre, le public peut, à Rottweil (Bade-Wurtemberg), visiter une tour de 232 mètres de hauteur, qui sert de test pour des ascenseurs ultrarapides produits par le groupe, un des leaders mondiaux de cette technologie.

Que vont devenir les métallos de Duisburg et la culture de la solidarité, face au déclin inexorable de la sidérurgie ? « Cette réalité est encore vivante, mais elle s’est détachée de la réalité économique, affirme M. Grütter. C’est une culture du souvenir et de la réminiscence. En 2018, on fêtera ici deux anniversaires : la fermeture de la dernière mine de charbon de la Ruhr et la fin du dernier grand groupe sidérurgique allemand, qui n’existera plus dans sa forme actuelle. C’est la fin de cette forme d’organisation économique. Il faut encore que les gens d’ici digèrent le changement. »

Sur le quai de la gare de Duisburg, de nombreuses vitres de la verrière sont fendues. La ville, très endettée et marquée par un des plus forts taux de chômage du pays (12,8 %, contre 5,4 % dans le reste de pays), depuis le déclin de l’acier, n’a plus les moyens de la réparer. Le quartier de Marxloh, déserté par les ouvriers sidérurgistes, concentre l’immigration pauvre et les problèmes sociaux. Max, un métallo qui souhaite rester anonyme, est toujours membre du Parti social-démocrate. Mais, pour les élections de septembre, il a voté pour le Parti de gauche. « Il y a quelque chose qui ne fonctionne plus », dit-il en soupirant.

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