Prise de notes : L’enseignement par la place publique – le réaménagement de Paris sous la IIIe République

L’enseignement par la place publique – le réaménagement de Paris sous la IIIe République

Conférence donnée aux Archives nationales par Janice Best (notes de lecture)

Dans la période 1871-1914, ce sont 150 statues qui seront installées dans Paris (dont une seule femme dans cette liste : Jeanne d’Arc) ; parallèlement, de nombreuses rues verront leur nom modifié, soit pour effacer les souvenirs de l’Empire, soit pour honorer des grands hommes, porteurs des valeurs républicaines.

Cette passion de la commémoration se fera dans un grand débat politique, lisible notamment dans les délibérations du conseil municipal de Paris, qui voit s’affronter différents points de vue au moment de décider d’élever une statue. Ce sont différentes versions du récit national qui se racontent, à travers les échanges entre factions opposées.


La statuomanie (qui émerge avec la consolidation de la République) se structure.

Avant 1878, c’est une commission spéciale des beaux-arts composée d’amateurs et de fonctionnaires qui instruit les dossiers ; 1876-1877, les Républicains veulent une démarche plus ouverte ; les concours publics sont ouverts à tous les sculpteurs qui peuvent faire des propositions.

Les esquisses sont exposées cinq jours, puis un jury comprenant des membres du gouvernement et des artistes décide de commander des modèles au 1/3 des projets sélectionnés. Un rapporteur fait le compte rendu des délibérations du jury. Cela paraît très démocratique : en fait, les contraintes posées sont fortes : on essaie de contrôler les contenus en indiquant les messages qu’il faut faire passer.

Avec le changement de régime, les choix des hommes à honorer vont traduire une orientation politique : Le conseil municipal (dont il faut rappeler qu’il n’a aucun rôle politique cherche à retrouver le lien avec la Révolution, l’esprit des Lumières  en valorisant les victimes de la monarchie : les statues seront naturellement celles de Rousseau, Voltaire, Danton, Desmoulins, Dolet, le chevalier de la Barre…

Le gouvernement pencherait plus pour les généraux… et Jeanne d’Arc pour recréer un esprit national qui effacerait la défaite de 1870.

Dans cette politique, un homme va jouer un grand rôle, Viollet-le-Duc qui doit toute sa carrière à l’Empire et qui, avec un certain culot, se fait le chantre d’une pédagogie républicaine. A partir du 12 décembre 1878, il est le responsable de la commission spéciale ; il veille à ce que le principe pédagogique, lisible dans ces mots « humain » « parler aux foules », « enseigner »… puisse former les enfants en valorisant l’enseignement des pères.

Un nouvel art républicain émerge : c’est une révolution pédagogique au service de l’éducation et du progrès. On est en rupture avec la statuaire de l’Ancien Régime qui chantait la gloire du monarque sur des places royales prestigieuses.

Paris était pauvre en statues publiques : le conseil municipal, en voulant honorer les précurseurs de la Révolution, veut montrer qu’il y a un lien politique et historique au long des siècles.

Un programme d’ensemble est défini : on commencera par l’hôtel de Ville avec Etienne Marcel, prévôt des marchands qui a combattu en 1357 pour les franchises communales et mort assassiné en 1358 pour son action ; sa défaite est aussi le recul de l’autonomie parisienne face au roi. Les Champs-Elysées devront être une grande galerie d’histoire avec les statues des grands hommes ; enfin, les mairies et les écoles seront des lieux privilégiés pour implanter les monuments.

De nouvelles valeurs s’installent : laïcité, libre-pensée contre l’oppression, notamment obscurantiste : le cas du chevalier de la Barre sera à cet égard exemplaire. Mais les monuments peuvent être porteurs de valeurs très différentes : la statue de Jeanne d’arc était « muette » sans inscription jusqu’au moment où on s’est rendu compte que chaque camp, républicain laïque, religieux, « tirait » la statue vers son idéologie. On y ajoutera donc des inscriptions pour éviter les récupérations ou les démonstrations factieuses.

Le bon monument a des qualités narratives : il évoque un souvenir, des actes, un rôle dans la société. Mais son emplacement n’est pas indifférent : le choix de la localisation s’avérera souvent épique : le chevalier de la Barre que Voltaire, indigné, a fait connaître, roué pour avoir refusé de se découvrir au passage de la procession du Saint-Sacrement est installé sur un terrain municipal face au nouveau Sacré-Coeur.

Le conseil municipal a l’idée d’un monument à la République qui serait installé sous l’Arc de Triomphe pour empêcher rois et empereurs de passer sous ses voûtes.

En 1888, Etienne Marcel est installé devant l’Hôtel de Ville pour protester contre la mise sous tutelle de la ville de Paris par l’Etat. L’Histoire ancienne parle de la politique contemporaine.

En 1889,  on installe Dolet sur le lieu de son bûcher, place Maubert, là où quatre imprimeurs auront été suppliciés, et Coligny, victime du clergé, pas loin de Saint-Germain-l’Auxerrois dont la cloche a donné le signal du massacre de la Saint-Barthélémy…. Danton devait être installé sur l’emplacement de la Chapelle expiatoire, square Louis XVI, Bd Haussmann !

Pendant quelques décennies, le débat sur le drame de la Commune a été refoulé. La guerre de 1870 avait été célébrée avec le monument de la Défense et celui des Aéronautes, mais il faut attendre 1883 pour qu’on évoque un monument aux Fédérés. La discussion a été longue, à la mesure du traumatisme politique ; en 1909, on installa non pas une statue mais une plaque au cimetière du Père Lachaise, à l’endroit où les Communards avaient été fusillés. Le Mur des Fédérés révélait par sa forme ambiguë, l’incapacité de la République à intégrer la Commune dans sa propre histoire : étaient-ils insurgés ? révoltés ? résistants ? socialistes ? républicains… combattant les Versaillais sous le regard des Prussiens assiégeants ?

La Commune n’entre pas par la grande porte… Elle fait le Mur. Face à de tels débats, la décision aura été de renvoyer à plus tard tout ce qui fait problème : l’Histoire jugera !.

Si la République coulera dans le bronze son livre d’histoire de la France, Vichy fera le travail inverse et réécrira l’histoire sous le prétexte de récupérer les alliages cuivreux nécessaire à l’économie nationale. 70 à 80 statues sont fondues à Paris, 17000 dans toute la France. Cette statuaire a été rattrapée par l’avant-garde et l’arrière garde ; pour les uns, c’est un art du passé pour les autres, c’et un « déplorable échantillon d’art subalterne » (Jérôme Carcopino). Dans cette récupération citoyenne des bronzes, les statues de la IIIe République ont été visées en premier alors que Vichy avait fait protéger les cloches, les statues de Jeanne d’Arc, les monuments aux morts de la guerre de 1870 et ceux de 14-18. C’est donc une attaque idéologique : on a parlé d’épuration des bronzes. Certaines statues ont pu être reconstituées parce qu’on avait gardé le modèle. Parfois le socle nu longtemps en place (place Raspail) était un manifeste de résistance : l’absence de la statue en disait long sur l’Histoire.


 Certains monuments ont été ambigus, opaques, peu « pédagogiques ». Leur capacité à « parler », à porter l’enseignement citoyen qu’on voulait leur faire endosser était également très liée à leur implantation, à leur insertion dans l’urbanisme.

La tentation de les déplacer avec des motifs divers est toujours présente : la construction des parkings souterrains, des aménagements de place au nom du modernisme a été souvent fatale. Les statues ne font pas toujours bon ménage avec l’automobile. Mais certains monuments gardent une grande force symbolique : la République, Jeanne d’Arc, Victor Lenoir… avec souvent un détournement du message initial. Nouvelles cérémonies, controverses, réappropriations… montrent que ces statues ont encore un poids dans l’imaginaire collectif.

Pour la plupart, elles sont cependant muettes ; faute d’avoir été entretenue, la mémoire des grands hommes se perd : on ne les voit plus dans un espace public agité ; rarement une indication sert de médiation culturelle ou historique, leur aspect académique les dessert (mais les réalisations contemporaines ne sont pas toujours plus « efficaces » en pédagogie.

Une mémoire de bronze sur piédestal n’a de sens que si la mémoire est aussi entretenue dans le tissu social. Rappelons-nous que monument vient du latin monere ; avertir, indiquer…Le monument relie passé et présent pour nous alerter… De fait, le projet républicain était de rappeler à travers les actions de grands hommes des valeurs éternelles : courage, travail, tolérance, respect, dévouement à autrui, invention, amitié, amour… Sur le piédestal, ces actions, ces valeurs, si elles ne sont pas ravivées régulièrement, peuvent se trouver piégées… jusqu’au moment où le bronze devient gênant pour la ville moderne.Exeat !

Ces notes   évoquent des questions qui ont été largement abordées par d’autres chercheurs. Nous aurons l’occasion de revenir sur ces sujets de la statuomanie et de l’épuration par Vichy. Notre base e-monumen.net met peu à peu en valeur ces statues et celles qui ont été épurées : la mention « fondue » indique que l’occupation leur a été fatale ; d’autres ont été détruites par les guerres (ou le vandalisme) ; certaines sont « disparues » ou, moindre mal, déplacées…

En utilisant la base « aux Grands Hommes » du musée d’Orsay, nous aurons une vision plus large de ces avanies.


Biographie de l’auteur

Auteur de l’ouvrage Les monuments de Paris sous la Troisième République : contestation et commémoration du passé (Paris, L’Harmattan, 2010)

Janice Best est professeure titulaire au Département des langues et littératures de l’université Acadia au Canada, où elle enseigne la langue et la littérature françaises. Elle est aussi l’auteure de deux autres ouvrages, le premier portant sur le théâtre naturaliste : Adaptation et expérimentation essai sur la méthode expérimentale d’Emile Zola et le deuxième sur la censure théâtrale : La Subversion silencieuse : censure, autocensure et lutte pour la liberté d’expression.


L’enseignement par les places publiques : le réaménagement de Paris sous la IIIe République

La nécessité de reconstruire la capitale après le siège de 1870 et les incendies de la Commune a fourni une occasion idéale au Conseil municipal de Paris de se lancer dans un vaste programme de réaménagement de l’espace public. Deux projets, présentés en 1879, feront l’objet de cette conférence : la révision générale de la nomenclature des rues de Paris et le projet de redécoration des squares et places publiques au moyen de statues et de monuments commémoratifs. En éliminant les souvenirs politiques considérés désormais comme « néfastes » et en promouvant l’enseignement par les places publiques, le Conseil municipal de Paris a cherché à donner un nouveau visage à la ville capitale qui reflète les nouvelles valeurs de la République. Loin d’être accueillis par une approbation unanime, ces projets ont suscité de nombreuses controverses car ils faisaient souvent resurgir différentes interprétations des événements passés. Au-delà des controverses elles-mêmes, ces deux projets montrent comment les monuments, les édifices et les noms des rues donnent un sens à l’espace urbain qui n’est pas toujours celui prévu par leurs commanditaires.

Archives nationales, hôtel de Soubise, Chambre du Prince, 60, rue des Francs-Bourgeois, 75003 Paris (M° Hôtel de Ville ou Rambuteau).

Présentation de l’éditeur

La Troisième République, qui suivit directement les massacres de la Commune de 1871, fut marquée par un enthousiasme sans précédent pour les statues commémoratives. Tous ces monuments publics ont des histoires à raconter, montrant l’importance de cette période au point de vue de la création des mythes fondateurs de la nouvelle République. La commémoration du passé est un moyen efficace de gagner le contrôle du présent, et de la façon de penser. Le choix des événements et des héros du passé à commémorer aide à solidifier un régime et les idées qu’il représente. Plus révélateur dans cette lutte pour le contrôle de l’espace et de l’opinion publics sont les événements et les héros que ceux au pouvoir choisissent d’oublier. Ce livre propose une lecture de l’ensemble des monuments de la Troisième République dans un contexte double : celui d’une part de l’effort fait par le gouvernement national d’effacer le souvenir de la Commune, et celui, tout contraire, de la part des familles des victimes, qui cherchaient à commémorer leurs morts et réclamer la République comme la leur.

Nombre de pages de l’édition imprimée : 282 pages Editeur : L’Harmattan (4 février 2010)

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