La Réunion : les tribulations d’une très belle statue : “l’âme de la France”

Ainsi parla la statue de Hell-Bourg

06/07/2016 par dpr974
Voir notre fiche = http://e-monumen.net/patrimoine-monumental/monument-aux-morts-lame-de-la-france-hell-bourg-salazie-la-reunion/
Installée dans le cirque de Salazie après la première guerre mondiale qui avait mobilisé de nombreux Réunionnais, le Monument aux morts de Hell-Bourg nommé « L’âme de la France » a connu une vie chaotique largement racontée ici et là (1) avant d’être classé Monument historique (2). Un soir, un siècle après le début de cette guerre, alors que le cirque s’assombrissait, une fois les derniers feux du soleil passés de l’autre côté des montagnes, je l’ai entendue qui me parlait . Voici le Dit de l’âme de la France  (…)
Statue Hell Bourg Vue d'ensemble PhotoM.David

Photo: Monument aux Morts de Hell-Bourg. Photo Marc David

Je suis la femme de bronze rêvée et façonnée selon les désirs de mon créateur : le sculpteur Charles Sarrabezolles (4). Il me voulut pensée faite femme. De moi il voulut faire « l’âme de la France ». (…)

Je suis la statue désirée et choisie par le député réunionnais Lucien Gasparin pour honorer la victoire et les morts de la Grande Guerre. Les hommes de la lointaine colonie avaient tant donné de leur ardeur, de leur vie que ma présence était attendue dans ce cirque de Salazie qui avait largement participé à l’effort de guerre. Et mérité, peut-on penser, le soutien du député et de l’Etat. La Rivière Saint-louis, Saint-Denis, Saint-Pierre… n’avaient-elles pas déjà leurs monuments ? (5)

Statue Hell Bourg Montage M. David

Photo : Monument aux Morts de Hell-Bourg, montage Marc David.

On m’installa donc à Salazie, sur la place devant la mairie et devant l’église (6). Vrais signes de considération. Je découvrais un cirque verdoyant avec des parois ruisselant des pluies d’été et d’une luminosité somptueuse sous le soleil. Je m’imaginais la reconnaissance pleine de tendresse qui allait m’être dévolue dans un lieu qui avait tant donné pour la patrie. Et je mesurais combien ils avaient dû souffrir ces hommes arrachés à leur terre natale et jetés sur les fronts de la guerre.

Je déchantais assez vite. J’affolais paraît-il les sens de quelques ouailles et jeunes gens en bourgeon. Des seins triomphant avec des bras levés ! Des hanches et un nombril largement dégagés ! Des voiles tombant si bas ! Un jeune curé plein de zèle et de morale s’offusqua ainsi que ses paroissiens de ma nudité jugée impudique. Père Bourasseau, je ne peux vous oublier. Vous ne m’aimiez pas. Mais que votre âme repose en paix, vous le bâtisseur obstiné de la monumentale Notre Dame de l’Assomption (7) sise à l’emplacement de l’ancienne église, vous qui soulagez les misères humaines et accordez des grâces selon certains.

Bref, ma présence semait la discorde dans les ménages, les familles, le village. Moi, la femme de la paix revenue ! J’en pleurais. Les enfants ne m’aimaient pas de tendresse douce. Ils riaient, se poussaient du coude et mon âme en était chavirée.

Des voix s’élevaient sur la place, dans les cases, les kiosques et guétalis.

– Baissez les yeux les enfants. C’est pas pour vous !

– Encore si on mettait une robe dessus ! Mèt in bout d’tôle !

– I faut prend’ la corde !

D’autres répondaient. Car j’avais aussi mes défenseurs, y compris Monsieur le Maire.

– Sa pa inn famm pod’vré, sa la France. Son ker. 

– Une belle femme c’est mieux qu’une colonne en marbre.

– Belle allégorie. Voilà qui élève nos pensées ! Voici la France éternelle !

La petite guéguerre animée contre moi par le curé redoubla dans les années 40 lors de la 2ème guerre mondiale. Car hélas, on s’outrageait plus de ma nudité que de la liberté menacée ! Avec le régime de Vichy, les mots du Maréchal Pétain « travail, famille, patrie » résonnaient dans le cirque. Les paroissiens et le curé donnèrent alors l’assaut. On essaya la corde. Mais j’avais le pied ferme. Puis la dynamite. Et on triompha ! On me déboulonna et on m’abandonna mutilée des membres, comme bien des soldats de la grande guerre. Je compris alors mieux leur détresse d’hommes cassés et estropiés. Et on m’oublia quelques années. Outragée !

Statue Hell Bourg Deětails Photo M.David

Photo: Monument aux Morts de Hell-Bourg, détail. Photo Marc David

Un jour, on me sortit du néant. Qu’est-ce qui guida la main secourable de mes sauveurs ? Le respect des morts de la guerre ? Le refus du moralisme ? L’anticléricalisme ? La fidélité à la pensée du député Gasparin ? L’intérêt pour le patrimoine ? L’amour de moi ? Je n’en sais rien… Peut-être tout cela à la fois.

Femme mutilée, je fus ressoudée, rafistolée. Voyez mes dessous de bras un peu gaufrés ! On m’installa alors sur la petite place de la mairie annexe à l’entrée du village de Hell-Bourg. Je pensais démarrer une nouvelle vie dans le cadre merveilleux du joli village aux maisons de bois, aux beaux murets de pierre, dans la trouée du cirque verdoyant. C’était sans compter le cyclone de 1948 qui me mit face contre terre pendant longtemps. Je ne lui en veux pas. Les forces de la nature sont tellement mystérieuses et imprévisibles. Les dégâts furent si considérables dans le cirque de Salazie – comme dans toute l’île – que je ne peux que me taire. Mais après cette épreuve, combien il me fut difficile de vivre dans le néant pendant deux décennies. On me retrouva, dit-on, dans une arrière cour… J’étais tombée bien bas !

Et puis miracle ! On décida de me restaurer. On me réinstalla sur la même place du village et je suis là, triomphante, depuis. Le temps a fait son œuvre. Ma silhouette dénudée en partie ne choque plus vraiment aujourd’hui. Patinée par le soleil, les rayons de lune, les pluies des hauts et le regard bienveillant des villageois et des passants. Je suis sauvegardée comme le village (8). On a fait de moi une œuvre protégée, et classée monument historique désormais. C’est dire la considération qu’on me porte de nouveau. Mais, plus que tout, me touche cette affection que me portent les gens du cirque.

Je suis l’âme de la France, réconciliée et apaisée dans ce cirque de Salazie. Et si vous m’entendez parfois pleurer, c’est que la tristesse d’avoir vu des existences ravagées par la guerre et d’avoir perdu des fils jeunes et vigoureux ne peut se consoler. Je suis leur mémoire. Respect à ces hommes.

Ainsi me parla « L’âme de la France » dans la splendeur étoilée de la nuit enveloppant le cirque.

Marie-Claude DAVID FONTAINE

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