Rodin : l’art: entretiens avec Paul Gsell

Rodin ; l’art : entretiens avec Paul Gsell

Ce texte a été préparé à partir du livre d’entretiens avec Paul Gsell : il reprend les propos de Rodin sur sa conception de la vérité en art, en sculpture. Ce document a été utilisé par l’ASPM dans son exposition 2008 sur les bustes.

GSELL
En quoi la représentation d’un visage est-elle un art difficile ?-

RODIN
“Le visage est généralement considéré comme le miroir de l’âme ; la mobilité des traits de la face nous semble l’unique extériorisation de la vie spirituelle. En réalité, il n’est pas un muscle du corps qui ne traduise les variations intérieures”.

GSELL
“Mais enfin le seul principe en art est de copier ce que l’on voit. N’en déplaise aux marchands d’esthétique, toute autre méthode est funeste. Il n’y a point de recette pour embellir la nature. Il ne s’agit que de voir.

RODIN
Oh ! Sans doute, un homme médiocre en copiant ne fera jamais une œuvre d’art : c’est qu’en effet il regarde sans voir, et il aura beau noter chaque détail avec minutie, le résultat sera plat et sans caractère.”

GSELL
Vous posez le problème du “caractère” qui dépasse celui du beau et du laid.

RODIN
Le caractère, c’est la vérité intense d’un spectacle naturel quelconque, beau ou laid : et même c’est ce qu’on pourrait appeler une vérité double ; car c’est celle du dedans traduite par celle du dehors ; c’est l’âme, le sentiment, l’idée, qu’expriment les traits d’un visage, les gestes et les actions d’un être humain, les tons d’un ciel, la ligne d’un horizon…

Est laid dans l’Art ce qui est faux, ce qui est artificiel, ce qui cherche à être joli ou beau au lieu d’être expressif, ce qui est mièvre et précieux, ce qui sourit sans motif et se carre sans cause, tout ce qui est sans âme et sans vérité, tout ce qui n’est que parade de beauté ou de grâce, tout ce qui ment…

Pour l’artiste digne de ce nom, tout est beau dans la nature, parce que ses yeux, acceptant intrépidement toute vérité extérieure, y lisent sans peine, comme à livre ouvert, toute vérité intérieure.
Il n’a qu’à regarder un visage humain pour déchiffrer une âme ; aucun trait ne trompe, l’hypocrisie est pour lui aussi transparente que la sincérité…

J’ai toujours essayé de rendre les sentiments intérieurs par la mobilité des muscles.
Il n’est pas jusqu’à mes bustes auxquels je n’ai souvent donné quelque inclination, quelque obliquité, quelque direction expressive pour augmenter la signification de la physionomie…
L’illusion de la vie s’obtient dans notre art par le bon modelé et par le bon mouvement…

GSELL

Prenons, par exemple le buste de Voltaire par Houdon, au Louvre

RODIN
“- Quelle merveille ! C’est la personnification de la malice.
Les regards légèrement obliques semblent guetter quelque adversaire. Le nez pointu ressemble à celui d’un renard : il paraît se tire-bouchonner pour flairer, de côté et d’autre, les abus et les ridicules ; on le voit palpiter. Et lA bouche : quel chef d’œuvre ! Elle est encadrée par deux sillons d’ironie. Elle a l’air de mâchonner je ne sais quel sarcasme.
Une vieille commère très rusée, voilà l’impression produite par ce Voltaire à la fois si vif, si malingre et si peu masculin.

GSELL
Le regard du Voltaire semble vous avoir beaucoup frappé.

RODIN
“Le regard, c’est plus de la moitié de l’expression pour ce statuaire. À travers les yeux, il déchiffrait les âmes. Et elles ne gardaient pour lui aucun secret. Aussi point n’est besoin de se demander si ses bustes étaient ressemblants.”

 

GSELL
Pour vous la ressemblance est donc indispensable ?

RODIN
“Il faut s’entendre sur le genre de ressemblance qu’exigent le portrait et le buste.
Si l’artiste ne reproduit que des traits superficiels comme peut le faire la photographie, s’il consigne avec exactitude les divers linéaments d’une physionomie, mais sans les rapporter à un caractère, il ne mérite nullement qu’on l’admire. La ressemblance qu’il doit obtenir est celle de l’âme…”

“À vrai dire, il n’y a pas de travail artistique qui réclame tant de perspicacité que le buste et le portrait. On croit parfois que le métier d’artiste demande plus d’habileté manuelle que d’intelligence. Il suffit de regarder un bon buste pour revenir de cette erreur. Une telle œuvre vaut une biographie.”…

Les plus grandes difficultés pour l’artiste qui modèle un buste ou qui peint un portrait ne viennent pourtant pas de l’œuvre même qu’il exécute. Elles viennent (…) du client qui le fait travailler (… )Il demande à être représenté sous son aspect le plus neutre et le plus banal. Il veut être une marionnette officielle ou mondaine. Il lui plaît que la fonction qu’il exerce, le rang qu’il tient dans la société effacent complètement l’homme qui est en lui. Un magistrat veut être une robe, un général, une tunique soutachée d’or.
Ils se soucient peu qu’on lise dans leur âme.
Ainsi s’explique d’ailleurs le succès de tant de médiocres portraitistes et faiseurs de bustes, qui se bornent à rendre l’aspect impersonnel de leurs clients, leur passementerie et leur attitude protocolaire. Ce sont ces artistes qui sont ordinairement le plus en faveur, parce qu’ils prêtent à leur modèle un masque de richesse et de solennité. Plus un buste ou un portrait est emphatique, plus il ressemble à une poupée raide et prétentieuse, et plus le client est satisfait… C’est donc une rude bataille à livrer que d’exécuter un bon buste… Il est à remarquer d’ailleurs, que les bustes exécutés gratuitement pour des amis ou des parents sont les meilleurs… C’est surtout parce que la gratuité de son travail lui donne la liberté de le mener entièrement à sa guise.”

 


Référence bibliographique

Ces entretiens parus en 1911, six ans après la mort de Rodin, proposent un voyage dans l’oeuvre et la technique du sculpteur, dans son travail ”au service de la Nature” fidèle à une conception gréco-romaine et contemplative de l’art. L’artiste de la ”ressemblance avec l’âme” livre le secret de sa science du modelé (considérer les formes en profondeur, la surface devant toujours surgir comme l’extrémité d’un volume…). On mesure mieux la sensualité, la vitalité de ses créations, et leur mouvement, magistralement défini comme ”transition d’une attitude à une autre”. Rodin nous lègue ici les pages humbles et flamboyantes de son testament esthétique.

Auteur(s) : Auguste Rodin
Editeur : Grasset et Fasquelle
Date parution : en novembre 2005
Nombre de pages : 164
Dimensions : 120 x 190 millimètres

Format : Broché
Langue : Français

Edition originale : Paris, Bernard Grasset, 1911, in-8°, 2 ff. + 318 p

 

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