Revue de presse (Le Monde) : « Qui annule quoi ? »… on y parle de statues déboulonnées…

La colonne Vendôme renversée (par Paul Robert – 1871)

« L’expression “cancel culture” est une étiquette fourre-tout » Publié le 31 janvier 2022 à 01h31 – (extraits)

Dans son dernier livre, « Qui annule quoi ? », Laure Murat, historienne, renverse les accusations habituelles émises à l’encontre des représentants d’une prétendue « culture de l’annulation ». Elle lui préfère les termes de « culture de la protestation ».

Propos recueillis par

Autrice d’une douzaine d’ouvrages, dont L’Homme qui se prenait pour Napoléon(Gallimard, prix Femina 2011), l’essayiste et professeure de littérature à l’université de Californie à Los Angeles propose un court texte, Qui annule quoi ? (Seuil, 48 pages, 4,50 euros), dans lequel elle analyse l’expression « cancel culture » (traduite littéralement en « culture de l’annulation »), venue des Etats-Unis, comme un mode d’expression qui vise moins à « annuler » qu’à éveiller les consciences.

Dès l’abord, vous vous attachez à définir la « cancel culture » avant de démontrer qu’elle est l’inverse de ce qu’elle désigne. Ne faudrait-il donc pas la désigner autrement ?

S’il faut absolument trouver un terme, appelons-la « culture de la protestation », plutôt que d’avaliser cette « culture de l’annulation », expression inventée par la droite américaine pour discréditer les revendications progressistes et les appels à la responsabilisation publique. C’est une étiquette fourre-tout, sous laquelle on trouve le boycott, le déboulonnage de statues, l’activisme écologiste, l’antiracisme, les appels à lutter contre la misogynie et le sexisme, le whistle-blowing [la dénonciation], auxquels sont assimilés le lynchage médiatique et les escalades délirantes des réseaux sociaux. Bref, un mot écran qui recouvre des pratiques très hétérogènes.

Certaines relèvent du militantisme politique et de la liberté d’expression, tout simplement ; d’autres du cyberharcèlement, c’est-à-dire d’un délit. Au lieu de nommer arbitrairement un ensemble sans rapport, je propose d’étudier les enjeux au cas par cas.

Votre démonstration s’appuie sur le déboulonnage des statues qui révèle ce qui est occulté par la célébration mémorielle. Cet activisme aiguise, selon vous, « une sensibilité à l’histoire ». Qu’entendez-vous par là ?

A la suite de la mort de George Floyd [en 2020], des centaines de statues ont été renversées à travers le monde. Dans l’immense majorité des cas, il s’agissait de statues de confédérés, d’esclavagistes, de colonisateurs. Les déboulonner, ce n’est en rien « faire table rase de l’histoire » ou annuler qui que ce soit, comme on l’a entendu. D’une part, parce que l’histoire est une discipline savante qui s’exerce dans les centres d’archives, les livres et les musées, pas dans l’espace public où c’est le pouvoir, par le biais de l’art officiel, qui décide qui (ou quoi) célébrer. Qu’on se rassure : les crimes de la colonisation, avec ou sans statues de propagande, seront toujours étudiés dans les manuels.

D’autre part, les déboulonnements, en provoquant le débat, éveillent une curiosité élémentaire : qui étaient Gallieni [1849-1916], Faidherbe [1818-1889], Bugeaud [1784-1849], sous le sabre desquels on passe chaque jour en allant au bureau ? Pourquoi les célébrer ? Et pourquoi renverser des statues a priori « incontestables » comme celles de Schœlcher ou de Lincoln, artisans de l’abolition de l’esclavage ? Creuser ces questions ne justifie pas le geste, mais oblige à réfléchir aux zones d’ombre et aux impensés de la représentation.

Sur ces réflexions, vous prônez le « temporaire » et la « pluralité », en écho aux mots de l’historienne Kristin Ross « le passé est tout à fait imprévisible ». Comment procéder ?

Cela reste à définir. En réponse au vandalisme et aux dégradations des symboles de la monarchie, la Révolution avait inventé le musée – celui du Louvre, en 1793, et des Monuments français, en 1795. Le XXIe siècle doit fournir un effort analogue d’imagination, adapté à notre époque. L’art contemporain a déjà livré des propositions, en produisant des œuvres éphémères, itinérantes, des performances. Faut-il remplacer les statues par d’autres statues ? Les accompagner de cartels explicatifs ? Est-ce vraiment une « solution » que de remplacer un homme par une femme, un Blanc par un Noir, etc. ?

La question centrale étant : ne faudrait-il pas plutôt changer de système de représentation et abandonner la logique du piédestal et des idoles ? C’est une réflexion collective qu’il faudrait lancer. Mais je crains que nous n’en soyons pas encore là.

Cela permettrait, selon vous, de remettre en phase la nouvelle historiographie et l’histoire officielle…

Ce serait un début ! On ne refait pas l’histoire, dans le sens où les faits sont incontournables. Les nier ou les tordre, c’est du révisionisme. Mais on réévalue sans cesse l’histoire non pas en fonction du présent mais depuis le présent, dans l’actualité de la recherche. Faire de l’histoire, c’est comprendre que l’héritage n’est pas un destin. Or, les gouvernements, quels qu’ils soient, veulent faire du récit national un roman inscrit dans le marbre, auréolé de figures héroïques et de gloires toujours de profil. C’est l’antithèse du travail de l’historien, qui remue constamment sa matière et affine ses hypothèses. Une statue ne pourra jamais rendre compte de l’ambivalence d’une époque. Mais, avec le temps, elle signale des choix. Verrait-on aujourd’hui sur une place une statue du maréchal Pétain ou une avenue Pierre-Laval ?

De quoi la « cancel culture » est-elle le symptôme ?

De la polarisation des conflits et d’une crispation identitaire inquiétante du pouvoir. Car qui annule quoi ? En renversant Gallieni, les militants annulent-ils la colonisation ? Non, bien sûr. En revanche, que fait la Cour suprême de Russie lorsqu’elle dissout Memorial, l’association d’historiens chargés d’étudier les crimes de l’ère soviétique, sinon « annuler » la possibilité même d’une connaissance du passé ? La censure est toujours, par définition, du côté du gouvernement, seul habilité à interdire un film ou un livre. Les activistes peuvent toujours s’égosiller, c’est le pouvoir qui a le dernier mot. Ce que j’aimerais, c’est que, pour changer, ce dernier mot soit « parlons ».

« Qui annule quoi ? » : la « cancel culture » ou l’histoire en débats

“Prenant d’abord soin de définir ce que recouvre ce terme forgé par les conservateurs américains et repris par les néoconservateurs français pour disqualifier un mode d’expression et de protestation qui vise à « réparer des injustices flagrantes a posteriori », d’après les termes de l’actrice américaine Jodie Foster, Laure Murat concentre son propos sur l’une de ses manifestations les plus controversées : le déboulonnage de statues. Un « geste iconoclaste » qui ravive des débats cruciaux tels que le rapport entre mémoire et histoire, les revendications identitaires et la construction d’un grand récit national. Convaincant dans son renversement des perspectives, cet essai s’avère aussi éclairant que stimulant.”


source : https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/01/31/laure-murat-l-expression-cancel-culture-est-une-etiquette-fourre-tout_6111632_3232.html

 

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