Messagers ailés et zélés des dieux

La mission d’intermédiaire entre dieu et les hommes prend des formes diverses; mais qui ont souvent en commun la figure ailée qui permet d’aller du ciel vers la terre, d’être, sinon omniprésent (privilège de Dieu), très rapide pour porter la parole ou l’ordre divin.

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Pour nous en tenir à des théologies qui nous sont proches, nous pouvons identifier quelques figures qui ont donné, avec plus ou moins de force, un imaginaire et des représentations fortes.
Mercure romain, Hermès grec, il est le patron de l’espace libre et ouvert qui s’étend entre le ciel et la terre muni d’ailes pour se déplacer rapidement. La religion antique a une autre messagère, féminine celle-là: Iris: fille du Titan Thaumas (Étonnement) et de la nymphe Électre (Ambre), sœur des Harpyes, personnification de l’arc-en-ciel et messagère des dieux, particulièrement de Héra. Ses attributs sont le caducée et un vase; déesse ailée, elle porte une écharpe légère dont les couleurs au soleil figurent l’arc-en-ciel qui est pour les poètes la marque de son passage, de son pied.
Iris est messagère en particulier de Zeus et d’Héra (elle la parfume quand elle revient des Enfers, elle est sa confidente appréciée car elle ne lui rapporte que des bonnes nouvelles et elle accomplit tous ses désirs). Comme Hermès, elle est légère, rapide; elle porte des brodequins ailés et le caducée; elle est vêtue d’un voile couleur d’arc-en-ciel se déployant dans les airs.

Messagers et passeurs d’âmes

Une des fonctions de ces divinités est de conduire les âmes de la terre vers le ciel: on les appelle psychopompe. Dans leur mission, ce retour est souvent occulté au profit de l’aller (Dieu parle).
Iris, qui était chargée de couper le cheveu fatal des femmes au moment de leur mort et de guider leur âme vers l’autre monde (comme Hermès séparait l’âme du corps des hommes), symbolise le chemin entre le ciel et la terre, le lien entre les dieux et les hommes.
Les Égyptiens anciens avaient Thot… Outre ses fonctions juridiques, Thot est le messager des dieux. Ainsi Thot annonce à la reine Moutemioua qu’elle va mettre au monde l’enfant d’Amon. C’est pour cela – et pour ses liens avec la connaissance et la magie – que les Grecs l’assimilent à Hermès Trismégiste. Thot survit ainsi à la disparition de l’Égypte ancienne pour peupler l’imaginaire des alchimistes, qui voient en lui l’inspirateur de la Table d’émeraude, ouvrage à l’origine de leur discipline.

L’armée des anges
Les anges ne sont pas l’exclusivité de la religion chrétienne; on les trouve bien sûr dans l’Ancien testament, dans les religions de l’Iran ou de Babylone, dans le Coran. Car, que serait un dieu sans une armée: l’Ancien Testament les désigne comme “fils de Dieu”, “Armée de Yahvé”, “armée du ciel”…
Leur nom latin, angelus, vient du grec angelos qui désigne un messager. Le monde des anges est divisé en deux: d’une part, les anges mauvais ou déchus, rebellés contre l’autorité divine, démons constituant l’armée du « royaume de Satan »; d’autre part, les anges bons et fidèles, formant l’armée du « royaume de Dieu ». Le monde présent est entre les mains des premiers, fauteurs de tous les maux qui s’abattent sur l’homme et sur les autres créatures. Sa fin viendra; le royaume de Satan sera défait et le royaume de Dieu s’instaurera dans la vie humaine et dans tout l’univers. Tel est, d’ailleurs, le thème central de toute l’apocalypse.
Le nombre, les noms et les fonctions des anges augmentèrent en proportion de l’importance qu’ils prirent. Les anges sont parfois des figures politiques. Dans le livre de Daniel, par exemple, ils sont décrits comme des satrapes envoyés par Dieu pour gouverner les différents pays. Chacun des éléments naturels a aussi son ange protecteur, de même que, pour chaque saison de l’année, un ange est responsable de son déroulement (une liste impressionnante de toutes ces fonctions angéliques, créées, dit-on, au premier jour de la Création, est proposée par le livre des Jubilés, II, 2), et chaque individu a son ange gardien.
Une autre fonction angélique consiste à intercéder pour les hommes auprès de Dieu. Les anges guident aussi les hommes dans le droit chemin; et surtout ils révèlent les secrets divins concernant la terre et le ciel.

 

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Les anges sont organisés en une hiérarchie précise, selon un modèle quasi militaire. Comme les personnes, les anges ont des noms, liés aux tâches ou aux responsabilités qui leur sont confiées par Dieu. L’élite de la hiérarchie céleste comprend soit quatre (Michel, Raphaël, Gabriel et Uriel – ou Phanuel) soit sept (aux quatre premiers s’ajoutent Raguel, Saraqael et Remiel) anges ou archanges.
L’« ange de Yahvé » est une figure biblique particulière, non angélique pourrait-on dire. Sa fonction est d’être la manifestation de Yahvé en personne. Dans la Genèse (XVI, 7-11), il s’adresse à Agar, la servante d’Abraham fuyant devant sa maîtresse: il lui annonce la naissance d’Ismaël et lui promet une descendance nombreuse. On retrouve l’« ange de Yahvé », toujours dans une situation désespérée, dans le récit du sacrifice d’Isaac. On sait comment l’« homme » qui combat avec Jacob (Gen., XXXII) est devenu un ange dans la tradition biblique postérieure.
Dans tous ces textes, de l’Ancien Testament comme du Nouveau, l’ange de Yahvé, substitut de Dieu, a pour mission de révéler directement et efficacement la volonté divine. L’iconographie devait donc sans difficulté s’emparer de ces thèmes et multiplier les représentations peintes ou sculptées: Mercure, Iris, les anges qu’ils soient vengeurs, en lutte contre Satan, annonciateurs de l’Apocalypse… ont fourni une multitude d’œuvres dès l’Antiquité. Certes, nous n’avons peut-être plus la même conception des rapports entre Dieu et les hommes, mais l’ange fait toujours rêver, pour de nombreuses raisons: son statut indéfini, ni homme ni femme, mais toujours associé à une certaine séduction, ses ailes qui l’arrachent à la terre pesante et mortelle, ses couleurs (l’ange est coloré de la palette irisée de l’arc-en-ciel), son immortalité. Quant à l’ange gardien, il est toujours présent dans la littérature, dans le cinéma (La vie est belle de F. Capra, Les ailes du désir de Wim Wenders): parfois, il joue un ressort dramatique comme un deus ex machina; parfois il est traité comme un personnage bourgeois (Là-Haut, opérette de Maurice Yvain); mais il exprime de notre part un besoin de lien immatériel, l’idée que nous ne serions pas seuls, livrés à la dureté de la vie.
Dominique Perchet

Cet article est extrait du numéro 60-61 de la revue Fontes (juillet 2006)

 


 

 

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