Littérature et vespasienne : « vivre, c’est poisser »

La dernière vespasienne de Paris mériterait un classement « monument historique ».
En attendant, dans ce livre, une évocation d’un mobilier urbain qui a joué un rôle social important.

Chronique par François Angelier (Collaborateur du « Monde des livres »)

Photo accompagnant l’article

 » (…) Emblème d’une époque enfuie du besoin urgent, du voyeurisme décontracté et du touche-pipi fugace, facteur de brassage social, icône, s’il en fut, du mobilier urbain, la vespasienne, le mot puis la chose, remonte au règne de l’empereur romain Vespasien (9-79), qui décréta non de taxer les pissoirs, mais d’imposer la collecte des urines citoyennes dont usaient les teinturiers romains pour dégraisser la laine et préparer les tissus à teindre.

4 000 vespasiennes sur l’asphalte parisien

Comme nous l’apprennent ­Rutés et ceux qui s’en sont fait les historiens, de Claude Maillard (auteure, en 1967, de l’historique Les Précieux Edicules, La Jeune Parque) à Marc Martin (photographe et commissaire de l’exposition « Fenster zum Klo. Toilettes publiques, affaires privées », qui s’est achevée récemment au Schwules Museum de Berlin), la geste des vespasiennes débute en 1834, année où le préfet Rambuteau engage l’érection d’abris dévolus à l’assouvissement du Parisien. Le branle était donné d’une histoire qui allait marquer la vie de la capitale. Jusqu’aux années 1980, en années hautes, ce sont pas moins de 4 000 vespasiennes qui fleurissent sur l’asphalte parisien, petits palais armoriés de publicités pouvant accueillir entre 3 et 16 usagers, tant halte hygiénique que lieu réputé de convivialité homosexuelle. Chantées par Genet, Miller ou Roger Peyrefitte, les vespasiennes décrurent jusqu’à n’être plus représentées aujourd’hui que par un seul spécimen, sis boulevard Arago, jouxtant la prison de la Santé.

(…) Sébastien Rutés offre avant tout une réflexion sur une forme singulière de puritanisme.

C’est en effet une fringale de netteté et « une obsession de l’hygiène » qui taraudent Paul-Jean Lafarge, dont la fréquentation des « tasses » et les délices de soupeur ne sont là que pour offrir un envers fétide, un contrechamp répugnant à cette lubie. Lafarge tangue en permanence entre une conception muqueuse de la vie – « vivre, c’est poisser » –, du phénomène vital conçu comme un perpétuel épanchement de fluides, de l’amour comme un commerce de liqueurs, et un désir maniaque de pureté lisse et de blancheur calme. Rien mieux que l’usage de la pissotière, qui mêle l’écoulement gras de l’urine et la dure blancheur de la faïence, pour résumer cette vision du monde clivée entre virginité et salissure. Cette césure entre propreté et souillure se transposant ensuite sur le plan moral par l’opposition entre résistance et collaboration, héroïsme et trahison.

Plus qu’une fantasmagorie érotique ou un conte glauque de Marcel Aymé sur le Paris des années sombres, La Vespasienne, de Sébastien Rutés, s’avère une méditation tendue, tour à tour burlesque ou tragique, sur l’obsession maladive de la pureté.

La Vespasienne, de Sébastien Rutés, Albin Michel, 224 p., 17 €.
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Dans le futur dossier « la fonte et la ville », vous pourrez retrouver des images d’un lieu et d’un équipemenet qui ont marqué l’histoire de la ville..
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