La statuaire publique, enjeu politique

Perm, la révolution inachevée

Kiev : la statue de Lénine abattue par les manifestants…

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On pourrait ajouter à ces exemples le cas d’Oulan-Bator (où c’est encore Lénine qui fait les frais de la constestation), Staline, Saddam Hussein à Bagdad…

A Perm, la contestation est plus complexe : pas d’homme politique abattu, mais l’art contemporain qui s’oppose à la “Russie éternelle”…

Dans les débats politiques, l’idéologie esthétique vient souvent au secours de la contestation : au moment de l’épuration des statues par Vichy lors de la seconde guerre mondiale, les autorités ont pu mettre en avant la qualité esthétique des monuments : soit académiques, soit modernes : il y a toujours une bonne raison pour supprimer son ennemi !


LE MONDE | 18.02.2014 à 11h03 • Mis à jour le 18.02.2014 à 11h04 |Par Piotr Smolar (Perm (Russie), envoyé spécial)

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C’est l’histoire d’un homme rouge sans visage. Il ressemble à un Lego inachevé, en plus élancé, aux angles droits, à la tête minuscule. Cette installation d’art moderne, placée devant le bâtiment monumental de l’administration régionale à Perm – reconnaissable à la faucille et au marteau qui ornent sa façade – a été incendiée le 21 janvier. Un vandalisme ordinaire, alcoolisé ? C’est peu probable. Plutôt un énième épisode dans la guerre culturelle qui agite, depuis six ans, cette grande cité de l’Oural.


Perm compte un million d’habitants. Interdite aux visiteurs à l’époque soviétique, elle doit sa réputation à son industrie lourde et à ses usines militaires. Son nom est aussi associé au goulag. Le camp de travail Perm-36 fut le dernier à fermer ses portes, en 1987. A cette triste réputation, le gouverneur de la région, Oleg Tchirkounov, décida de remédier à la fin des années 2000. Son idée : offrir à la ville une nouvelle image, moderne, colorée, séduisante. « On a décidé de trouver les instruments pour que la vie des gens à Perm prenne du sens, qu’il se passe des choses autour d’eux, se souvient-il. La culture était le moyen le plus direct. » La « révolution culturelle » est née ainsi.

TRÈS VITE, LA RÉSISTANCE S’ORGANISE

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Naylia Allakhevdieva est chargée d’un nouveau projet audacieux : l’art dans la rue. L’idée est de créer un parcours pédestre dans le centre-ville, jalonné d’oeuvres contemporaines. C’est ainsi que verront le jour les hommes rouges, mais aussi les arches en forme de « p » cyrillique, symbolisant Perm, sur les routes principales d’accès. Les répertoires des théâtres sont revus. Un festival est créé, les Nuits blanches, attirant des créateurs en vogue.

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La « révolution culturelle » a fini par agacer en haut lieu. Le gouverneur, Oleg Tchirkounov, a été invité à se retirer. « Je considérais que le rôle de l’Etat devait diminuer, or le contraire se produisait », résume-t-il, prudent. Juin 2013, un an après le retour de Vladimir Poutine au Kremlin, c’est la rupture. Toute l’ère poutinienne, depuis 1999, repose sur les valeurs de stabilité et d’autorité, le conservatisme orthodoxe. L’audace artistique n’a pas sa place. A Perm, une exposition satirique sur les Jeux de Sotchi fait scandale. Elle donne un prétexte pour ouvrir le débat sur le coût excessif des manifestations culturelles. Les Nuits blanches ont coûté 5 millions d’euros, mais elles auraient attiré 800 000 visiteurs.

« LA CULTURE A CESSÉ D’ÊTRE UNE PRIORITÉ »

Rien n’y fait : Marat Guelman est congédié du Permm. « Toute l’élite culturelle russe a haussé les épaules et estimé que tout était fini à Perm,dit-il. L’ordre venait de hauts fonctionnaires, le premier cercle autour de Poutine. Il y avait différentes raisons. La première, c’est que les JO sont devenus le nouveau Veau d’or. Avant, j’avais souvent égratigné la sainte trinité Poutine-Eglise-Tchétchénie. Mais il ne fallait pas toucher à Sotchi. La deuxième raison, c’est que j’étais le seul acteur culturel à défendre les Pussy Riot. La troisième, c’est que le retour de Poutine a signifié la fin d’une mode, celle de la “modernisation”. Maintenant, c’est arrière toute. »

L’ancienne équipe de révolutionnaires se lamente. « La culture a cessé d’être une priorité, dit Boris Milgram, qui a repris la tête du Théâtre académique. On a manqué de temps, même si les gens ont commencé à se percevoir différemment. Aujourd’hui, la culture repose sur la loyauté, et non plus sur la pertinence des projets. » De son côté, le nouveau gouverneur, Viktor Bassarguine, nie tout reflux culturel. La preuve : le Permm disposera bientôt de nouveaux locaux. Son équipe revendique un meilleur dosage entre les artistes locaux et les invités plus contemporains.

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