La métallurgie française au Crystal palace : 1851

Rapport édité la SEIN (société d’encouragement de l’industrie nationale)

«Au fur et à mesure que l’application de la fonte gagnait du terrain, le nombre des ouvriers habiles augmentait dans cette fabrication, et, comme les exigences de la guerre ne les forçaient plus de s’appliquer du matin au soir à la confection d’une pièce aussi uniforme que le canon ou le boulet, chacun cherchait à perfectionner son travail ou à trouver des applications nouvelles à son industrie, afin d’étendre ou d’élever la sphère de son activité.»

«C’est ainsi que les appareils de cuisine et de chauffage reçurent successivement les nombreux perfectionnements qui ont tant contribué à en répandre l’usage. Par suite d’une autre innovation, la fonte fut appliquée à la production d’objets d’art, d’ornementation, d’ameublement, et enfin aux constructions civiles et navales.»

Le Palais de cristal, par ses proportions grandioses, et les nombreux navires en fer qui sillonnent déjà la mer, sont des preuves évidentes de l’avenir immense qui est encore réservé à la fonte et du fer.”


“En examinant maintenant quelle est la part qui revient à chaque pays dans les progrès que l’industrie de la fonte moulée a réalisés jusqu’à présent, nous trouvons que la France, naguère encore inférieure à l’Allemagne et à l’Angleterre dans cette fabrication, a fini par les surpasser et qu’elle occupe aujourd’hui le premier rang dans l’art de fondre le fer.

À l’Exposition de Londres, le jury a accordé quatre grandes médailles (council medals) à l’industrie des fontes moulées. Dans ce nombre il y en avait deux pour la France, une pour l’Allemagne et une pour l’Angleterre.

C’est qu’en effet nos fontes surpassaient toutes les autres par la pureté des formes, l’élégance et la netteté des dessins et le fini des surfaces au sortir du moule.

M. André, du Val-d’Osne, l’un des lauréats pour la grande médaille, avait exposé une fontaine d’une construction et d’un moulage admirables. Son alligator, sa cheminée, son bois de lit, présentaient un coulage tellement parfait, qu’on avait de la peine à croire que ces objets n’avaient pas reçu la moindre retouche, mais se trouvaient tels qu’on les avait sortis du moule. Son bois de lit surtout excitait l’admiration des connaisseurs par les bas-reliefs qui l’ornaient et dont l’élégance et la belle venue rendaient le plus honorable témoignage du talent de l’artiste et de l’habileté et des connaissances du mouleur et du fondeur.

M. Aubanel, de Paris, qui a obtenu la seconde grande médaille, avait exposé une grande porte vitrée à deux battants en fonte de fer dorée, d’une composition élégante et qui indique la possibilité d’une nouvelle application de la fonte. Parmi les autres produits de M. Aubanel, le jury a encore remarqué plusieurs petits groupes d’animaux en bronze d’une belle exécution. On a distingué surtout une grande composition de M. Fratin, représentant deux aigles qui s’abattent sur leur proie. Ce groupe a été fondu par M. Calla, de Paris, dont la réputation comme un de nos premiers fondeurs de fer et de bronze est si bien établie, qu’elle nous dispense de tout éloge à son égard.

La troisième grande médaille a été accordée à la fonderie royale de Berlin. Cet établissement, qui a de beaux titres à faire valoir dans l’art de fondre les métaux, a été le premier à produire cette petite bijouterie en fonte, dite fonte de Berlin, qui, à la vérité, n’est plus de mode, mais qui a toujours eu le mérite de démontrer tout le parti qu’on pouvait tirer de la fonte de fer par un moulage soigné.

C’est encore cette fonderie qui, une des premières, a entrepris avec succès l’emploi de la fonte de fer pour produire des objets d’art et d’ornementation, et les deux groupes d’amazones et de guerriers, ainsi que les grands vases qu’elle avait exposés au Palais de cristal justifiaient pleinement son ancienne réputation et la grande médaille que le jury lui a décernée.La quatrième grande médaille a été obtenue par la compagnie anglaise des forges de Coalbrookdale, l’une des plus anciennes forges de l’Angleterre et remarquable sous plus d’un rapport.Ainsi, en 1740, cet établissement a le premier produit des fontes brutes à la houille, de qualité convenable pour la fabrication du fer ; en outre, il a établi le premier chemin de fer à waggons dans l’usine même, et l’Angleterre lui doit encore la construction de son premier pont de fer (1779).

La production en fer forgé de cette usine, qui, à la vérité, passe pour la plus considérable de la terre, s’élève au chiffre énorme de 2,000 tonnes par semaine, soit 104,000 tonnes par an ; ce qui équivaut à peu près aux deux tiers de la production totale de la Belgique et au quart de la production de la France.

Les produits de fonte moulée exposés par la même compagnie étaient loin de présenter la netteté des formes et le fini des surfaces qui rendaient l’exposition de M. André si méritoire. La statue du chasseur était complètement retouchée et peinte, et la fonte se trouvait très poreuse ; en outre, cette statue était composée de plusieurs pièces rapportées ensemble.La gloriette avait des dimensions colossales (6 mètres et demi de diamètre sur une hauteur de 15 mètres) et se présentait avec assez d’élégance : examinée dans ses détails, elle n’offrait toutefois rien de remarquable comme œuvre de moulage ; du reste, la couche de peinture qui la recouvrait s’opposait à un examen plus approfondi.

À la suite des objets ci-dessus mentionnés vient se ranger une grande collection du même exposant consistant en vases, tables, statuettes, animaux, bancs, etc., mais qui n’offrait rien de saillant ; même ce qu’il y avait de mieux était copié sur des bronzes français.Malgré les critiques que nous nous permettons à l’égard de la fonte moulée exposée par cette compagnie, nous n’avons nullement l’intention de lui contester ses droits à la grande médaille ; nous pensons même qu’elle s’en est rendue très digne par l’ensemble de ses produits. Quand on possède, comme Coalbrookdale, une supériorité si grande dans la production principale, il est bien permis de laisser à désirer dans une branche accessoire.

Après avoir parlé des exposants qui ont obtenu la grande médaille, nous croyons de notre devoir de mentionner également ceux qui ont été moins heureux dans ce grand concours. Cela nous paraît d’autant plus juste, que le jury de Londres ne jugeant que d’après les produits exposés, il a pu tomber facilement dans des erreurs d’appréciation, surtout au préjudice des étrangers, qui étaient moins connus de la majorité du jury que les exposants anglais.

MM. Muel, Wahl et Cie, de Tusey, qui n’ont obtenu que la médaille de prix, n’en avaient pas moins exposé des ouvrages en fonte qui soutenaient avec avantage la comparaison avec les meilleurs échantillons de ce genre à l’Exposition ; parmi les nombreux produits de cette maison, nous avons distingué leur fontaine, la statue d’Hébé, un buste et un candélabre d’une exécution parfaite et qui ne laissaient absolument rien à désirer, ni sous le rapport de la fonte, qui était homogène et compacte, ni sous le rapport de la netteté et de la beauté du moulage. Du reste, MM. Muel, Wahl et Cie se sont acquis depuis longtemps une belle réputation dans l’industrie et la fonte moulée ; plusieurs de nos places publiques sont décorées de fontaines, de candélabres et de colonnes rostrales sortant de leurs ateliers : aussi leur fonderie est placée au rang des plus importantes de France et produit les pièces monumentales les plus considérables, ainsi que les pièces les plus ordinaires.

M. de Dietrich, de Niederbronn, pour démontrer l’excellente qualité de leurs matières, avait exposé une plaque en fonte.

De 2 mètres, 30 centimètres de long,

De 0 ——–, 60 ————– de large,

De 0 ——–, 3 millimètres d’épaisseur.

En considérant les dimensions de cette plaque et son peu d’épaisseur, on reconnaîtra qu’il serait difficile d’obtenir un meilleur résultat.

Les produits en fonte moulée de cette maison jouissent d’une belle réputation, autant par leur qualité que pour leur moulage soigné ; et plusieurs grands ponts en fonte qui sont déjà sortis de leurs ateliers attestent leur mérite comme fondeurs et comme constructeurs.

MM. Morel frères à Charleville, dont nous avons déjà parlé avantageusement à l’article Clouterie, méritent encore que l’on mentionne leur belle poterie, qui se distingue par sa remarquable légèreté et son beau fini. Leurs vases culinaires avec une couche d’émail n’étaient guère plus épais que les vases similaires des Anglais sans couche d’émail.

M. Ducel, à Paris, avait exposé plusieurs statues, vases anciens et pièces d’ornementation : les statues avaient des formes correctes, les fontes d’ornement étaient de bon goût et d’une grande légèreté ; toutefois la majorité du jury, prévenue peut-être contre ces produits, par suite de la couche de peinture qui recouvrait la plupart d’entre eux, n’a voulu accorder à cet exposant que la mention honorable. Nous estimons qu’il aurait mérité une récompense plus élevée ; car M. Ducel est d’abord un habile fondeur ; en outre, il a eu le mérite, en créant de nombreux modèles, d’avoir beaucoup contribué à répandre l’usage de la fonte, surtout à Paris, où il écoule principalement ses produits.

Les produits des exposants étrangers qui ont reçu des récompenses secondaires ne nous ayant offerts rien de remarquable, nous les passons sous silence, et nous allons esquisser rapidement l’état actuel de cette industrie dans les principaux pays.

La France produit toutes les qualités de fontes propres aux divers ouvrages en fonte moulée. Elle possède les fontes compactes et très fusibles nécessaires à la production des objets d’art, de la poterie, etc., ainsi que les fontes tenaces et nerveuses qu’il faut pour les pièces mécaniques et autres qui doivent présenter une grande force de résistance.

Aussi il est incontestable que la France, par la bonne qualité de ses matières, jointe à la perfection de la main-d’œuvre, occupe le premier rang pour la fabrication des objets de fonte artistique et pour celle des pièces d’une exécution difficile et compliquée.

Elle excelle encore dans la fonte de la poterie, qui n’offre nulle part ailleurs un fini et une légèreté pareils à la nôtre. La poterie anglaise lui est notoirement inférieure, parce qu’elle est poreuse, limailleuse et remplie d’aspérités, défauts qui font noircir les légumes et par conséquent rendent cette poterie peu propre à l’usage culinaire, à moins qu’elle ne soit étamée ou émaillée.

Par cette raison, nous voyons souvent que nos fontes moulées obtiennent la préférence sur les marchés étrangers, bien que nos fondeurs emploient des matières qui leur coûtent 50 à 100 % plus cher qu’aux Anglais.

Quant aux pièces de constructions, nous les fondons parfaitement et dans toutes les dimensions. Nous employons, en général, à cet effet, des fontes brutes, supérieures en qualité aux fontes anglaises ; et, quand on voit les étrangers si souvent accorder la préférence à nos machines, il faut l’attribuer, indépendamment de la réputation d’habileté dont jouissent nos constructeurs, à la confiance que ceux-ci inspirent par l’emploi de fers et de fonte de qualité supérieure.

En revanche, pour ce qui concerne la production des fontes brutes, l’Angleterre a sur nous l’avantage du meilleur marché et, en conséquence aussi, celui de pouvoir vendre ses fontes moulées à plus bas prix que nous. Ce bon marché provient, comme on sait, de la grande richesse des mines de fer et de houille dont la nature a doté l’Angleterre. En outre, ces mines sont non seulement d’une exploitation facile, mais elles ont encore l’avantage d’être presque toujours situées à proximité les unes des autres, en sorte que là où est le minerai se trouve également le combustible.”

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