Dans l’histoire de l’industrie et en particulier sur la métallurgie, nous ne pouvions pas ignorer ce livre : Serge Benoit, D’eau et de feu : forges et énergie hydraulique, XVIIIe-XXe siècle. Une histoire singulière de l’industrialisation française, textes réunis par Stéphane Blond, édition coordonnée par Nicolas Hatzfeld, Rennes, PUR, 2020, 450 p.
Aussi il faut rendre hommage à son auteur :
Serge Benoit nous a quittés le 4 janvier 2026 à Montfermeil, à l’âge de 75 ans. Au siège de la Société d’Encouragement pour l’Industrie nationale, la bibliothèque résonne encore d’un flux de paroles denses, cristallines et séductrices, capables d’embrasser avec facilité et érudition toutes les échelles et toutes les temporalités de l’histoire des techniques. Ici, dans le cadre chaleureux et stimulant de la commission d’Histoire, dont il avait été en 1995 l’un des membres fondateurs, bien des carrières d’historiens et de professionnels du patrimoine ont été scellées – ou relancées. Car durant quarante ans, l’œuvre et la pensée de Serge Benoit ont irrigué, souvent à bas bruit, les travaux et les pratiques des historiens français des techniques et de l’industrie.
Né le 16 avril 1949 à Rouen, de parents bourguignons – terre de forges –, Serge Benoit, après un parcours scolaire brillant, intègre l’ENS de la rue d’Ulm en 1970 et choisit de suivre en Licence, sur les bancs de la toute jeune Université Paris 1, l’enseignement d’histoire des sciences et des techniques dispensé par Michel Serres et Philippe Bernard. Sa participation au séminaire de maîtrise animé à l’ENS par Denis Woronoff fut décisive : il y découvrait les nouvelles approches américaines sur la mutation des systèmes productifs (Louis C. Hunter, Franklin Mendels), lui offrant une première perspective critique sur le récit linéaire et héroïque de l’industrialisation. Les travaux de Denis Woronoff consacrés à la sidérurgie révolutionnaire et impériale le sensibilisaient conjointement au rôle essentiel joué dans ce processus par l’énergie hydraulique.
L’agrégation en poche (1974), le jeune enseignant affecté à Evreux dans l’Eure – terre de meunerie et d’industrialisation sur l’eau – choisissait de consacrer une thèse de doctorat d’Etat à l’évolution des usages de l’énergie hydraulique sur la longue durée en France, sous la direction de Louis Bergeron. Cette ambitieuse approche inclusive, associant longue durée, pluralité des branches et combinaison des énergies, devait longtemps rester la marque du travail de Serge Benoit. Son désir était de contribuer, par l’approche historique, au vif débat contemporain sur le choix du modèle énergétique national, à l’heure des chocs pétroliers et de la désindustrialisation naissante.
Ce fut alors une suite d’engagements au sein de projets collectifs, caractéristiques des années 1970 et 1980 : lors de séminaires – au Centre de Recherches historiques (CNRS-EHESS) où il fut détaché de 1983 à 1996 ou à l’IHMC dans le cadre du projet « Forges et Forêts » dirigé par Denis Woronoff – comme sur les terrains de la jeune archéologie industrielle dont il fut l’un des pionniers. On se souvient de sa participation, dès 1975, au chantier de fouilles expérimentales animé en Côte d’Or par Christian Peyre (ENS, Laboratoire Archéologie et Philologie d’Orient et d’Occident) ; de son implication dans le CILAC dès sa création en 1978 (et dont il fut secrétaire général en 1981) ou encore, la même année, dans l’association pour la sauvegarde des Forges de Buffon, à Montbard, aux côtés de Bernard Rignault ; enfin de sa participation, avec Jean-François Belhoste notamment, au projet d’inventaire des sites hydrauliques français (Ministère de l’Industrie en relation avec le Ministère de la Culture/Inventaire général) piloté par Gérard Emptoz de 1980 à 1987. Sa magistrale introduction au volume (non publié) des « Principes et Méthodes » de l’Inventaire général, « Les cadres historiques généraux d’un inventaire des sites hydrauliques anciens dans le cas français », en est issue et demeure une référence. Plus généralement, au cours de ces fructueuses années 1980 que Serge Benoit publia ses articles fondateurs relevant des domaines variés qu’il entendait maîtriser.
Grand découvreur de sources, il avait fait connaître avec Marie-Noëlle Maisonneuve la richesse des relations de voyage des élèves-ingénieurs conservés à l’École nationale supérieure des Mines. Surtout, il compta parmi les fondateurs, avec Denis Woronoff, Daniel Blouin, Michel Letté et Gérard Emptoz, de la commission d’Histoire de la Société d’encouragement pour l’industrie nationale créée en 1995 à l’initiative du président Bernard Mousson. Il s’agissait de mettre en ordre et de valoriser des fonds patrimoniaux remarquables, jusqu’alors inexplorés. Serge Benoit joua un rôle central dans cet effort collectif de tri, d’étude et de reconnaissance – les archives et la bibliothèque ont depuis lors été classées « archives historiques » par les Archives de France (janvier 2021) – et dans la publication de textes fondateurs sur l’histoire de la Société, de ses dirigeants et de son patrimoine.
Affecté à l’Université d’Evry Val d’Essonne en tant que professeur agrégé, il y dispensa tout d’abord des enseignements d’histoire des techniques et de l’industrie dans différentes filières. Puis il participa à la création du département d’histoire à la rentrée 2000, où il assura les enseignements d’histoire moderne ainsi que la coordination de la deuxième année de licence. Après la création de la maîtrise devenue master, il dirigea de nombreux mémoires, proposant des sujets inventifs, et accompagnant les étudiants avec une grande générosité. Rapidement, l’ensemble forma un corpus de connaissances sur l’histoire économique et sociale du sud francilien, allant du XVIIe au XIXe siècle. Il fut nommé Maître de conférences après avoir soutenu en 2006, sous la direction de Jean-Louis Loubet, sa monumentale thèse sur travaux : La modernité de la tradition : les énergies renouvelables classiques (l’eau et le bois) dans la voie française de l’industrialisation, c. 1750 – c. 1880. Ses collègues en ont opportunément publié l’essentiel, accompagné de quelques autres textes fondamentaux, dans un ouvrage-testament qui désormais fait date 1 . De ces travaux, d’une érudition sans faille et nourris par une connaissance intime de l’historiographie germanique et anglo-saxonne, on retiendra en particulier : d’une part la mise en évidence, contre le récit linéaire voire téléologique de l’industrialisation, de la coexistence des générations techniques, en l’occurrence de la persistance des énergies classiques au temps de l’industrialisation, persistance stimulées en France par l’immense potentiel hydraulique national autant que par l’importation d’innovations anglaises ; d’autre part l’attention portée aux énergies alternatives portées par un flux continu d’innovations incrémentielles, à la question de la transition énergétique et enfin aux nuisances industrielles : il dressait ainsi un pont entre la demande sociale des années 1970-1980 et celle d’une nouvelle génération d’historiens engagés dans la construction de l’histoire environnementale. Dans le champ du patrimoine industriel, on retiendra de ses travaux – sans exclusive – le rôle central, mais différent selon les territoires, de l’ancienne « armature hydraulique » dans le processus d’industrialisation, et l’attention portée – en résonance avec les travaux de l’Inventaire général – à l’évolution fine de l’organisation interne des usines (on songe aux forges à l’anglaise) dictée par la rentabilité des installations, et sa répercussion sur l’architecture.
Les nombreux chercheurs et amis qui croisèrent la route de Serge Benoit ont été frappés par ses extraordinaires qualités intellectuelles, sa culture, sons sens de la phrase juste, sa capacité à associer des sujets a priori éloignés. Ils se souviendront surtout de la primauté absolue qu’il accordait aux autres, collègues et étudiants. Ce fut sa manière à lui, discrète mais témoignant d’un engagement extrême, de faire école et d’imprimer une trace durable.
Daniel Blouin, Gérard Emptoz, Nicolas Hatzfeld, Liliane Hilaire-Pérez, Alain Michel et Nicolas Pierrot
Commission d’Histoire de la SEIN et Université d’Evry Val d’Essonne
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