Fontes n°100 : François Chaslin

Fontes new-yorkaises
En ce temps-là, c’était il y a quarante ans, j’étais un ami de la fonte. De la fonte architecturale surtout, ce qui ne m’empêchait pas d’arrêter ma deux CV sur tous les carrefours ou places de villages où se dressait une statue, une fontaine, un pissoir ou un édicule de ce matériau. je photographiais et notais la signature du fondeur. J’avais l’intention de comparer cette collecte (qui allait rester à l’état de négatifs) aux catalogues que je commençais à collectionner, riches de centaines de planches : Ornements en fonte de fer, Barbezat et Cie maîtres de forges, ancienne maison J.P.V. André, Usine au Val d’Osne (Haute-Marne), ou bien l’Album des fontes d’ornement, fontes d’art, fontes religieuses, L. Gasne, maître de forges à Tusey (Meuse), ou encore l’Album de fontes d’art et de bâtiments, articles religieux, funéraires et de jardin, poterie et fumisterie, Lesire et Bonrepeaux, Perpignan, ou les 728 pages de l’Album n°2, Fontes de bâtiment et de construction, de la SA des Etablissements métallurgiques A. Durenne. Une collection que je devais élargir aux ornements en zinc, cuivre, tôle et plomb, aux persiennes brisées, fermetures de magasins, monte-plats et monte-charges, aux albums de tuiles, céramiques et terres cuites architecturales, aux mosaïques spéciales, grès flammés, émaux de Venise et or, pâte de verre, marbre et carreaux de grès cérame notamment.
En ce temps-là, le ministère de l’Equipement souhaitait développer un nouvel âge de l’industrie du bâtiment. Cette “industrialisation ouverte” aurait offert aux architectes des composants, des éléments constructifs compatibles entre eux. On avait donc demandé à une équipe de chercheurs en herbe réunie autour de Bernard Hamburger de réfléchir à certains exemples historiques. Et c’est à moi qu’il était revenu d’étudier “l’art de jeter en moule des ouvrages de fer fondu” et de conduire un travail sur la production des fondeurs. L’Ecole des beaux-arts le publierait en 1978 et que j’allais l’épaissir pour passer un diplôme d’architecte, un des derniers diplôme soixante-huitards, diplôme de papier, sans projet, sans maquette ni dessin.
Badger frontisJ’allais à Coalbrookdale (devenu aux amateurs d’archéologie industrielle ce qu’avait été la pyramide de Cestius pour d’autres générations) voir le pont sur la Severn. J’allais à Londres inspecter les gares, les colonnades et les anciennes grilles de St Martin-in-the-Fields. J’allais à New York aussi faire la tournée des quelque 250 édifices intégralement de fonte qu’avaient édifiés la seconde moitié du XIX° siècle dans les quartiers de SoHo, south of Houston Street, d’anciens quartiers industriels devenus décor de la pègre, déjà en voie de gentrification : Bowery, Little Italy, Lower Broadway.
Margot Gayle, qui devait mourir centenaire en 2008, militait pour le classement de ce patrimoine. Elle présidait l’association des Friends of Cast-Iron Architecture et elle avait établi à mon nom une carte de membre de cette amicale groupusculaire. Un petit aimant cubique était collé sur le carton : il permettait de distinguer une façade de fonte d’une façade de pierre. C’était le seul moyen (outre les impacts de rouille ou les fragments cassés) car ces édifices avaient été épaissis de couches successives de peinture.

Margot avait en 1974 fait paraître le premier ouvrage sur le sujet, célébrant l’œuvre des pionniers new-yorkais comme James Bogardus qui dans son catalogue avait souligné la happy adaptability de la fonte qui permettait que les bâtiments soient “ornés de façon à satisfaire tous les goûts”, de la fonte grâce à laquelle every style pouvait être “exactement reproduit”.

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En ce temps là, j’aimais toutes ces ambiguïtés, la fonte vendue pour de la pierre, l’industrie s’emparant de l’architecture, les façades de style approximatif. J’aimais ces colonnes corinthiennes, ces serliennes de fer fondu répétées par dizaines, ces cannelures, ces volutes, ces méli-mélo gothiques, ces têtes de lions, ces arcs mauresques, ces chiens-assis, ces fausses cheminées, ces tuiles moulées sur le brisis des immeubles en style French Second Empire.

Signature 1

Il m’en reste quelques livres, une boîte de photos que j’ai égarée et un fragment de signature, un morceau de fonte brisé : J.L. JACKSON & / IRON WORK / 28th 29th ST. & 2nd AVE /.
François Chaslin


François Chaslin est architecte et critique d’architecture. On lui doit un livre précurseur : François Chaslin et Bernard Hamburger, Les Fontes ornées ou l’Architecture des catalogues, Paris, Centre d’études et de recherches architecturales, 1978 (en ligne sur notre site Web).


 

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