Revue de presse (Le Monde Magazine) : Maputo : la maison de fer est-elle d’Eiffel ?

Au Mozambique, la mystérieuse maison de fer attribuée à Gustave Eiffel

Par Anne-Lise Carlo (Le Monde)

https://www.lemonde.fr/m-styles/article/2019/08/09/au-mozambique-la-mysterieuse-maison-de-fer-attribuee-a-gustave-eiffel_5498126_4497319.html

La Casa de Ferro aurait été construite par l’ingénieur français, en 1892, à Maputo. Mais cette demeure est inhabitable par un climat aussi chaud. Une erreur qui incite à remettre en doute cette paternité. Le Sud-Africain Kent Andreasen a photographié cette bâtisse et capté l’atmosphère qui l’entoure.

La Casa de Ferro, une bâtisse en plaques de fer, est une curiosité de Maputo, au Mozambique. Selon la légende locale, c’est Gustave Eiffel lui-même, l’ingénieur et constructeur français, qui aurait dessiné la maison à la fin du XIXe siècle. Le génie du fer répondait au désir du gouvernement colonial portugais de faire un cadeau à Rafael Jacome de Andrade, gouverneur général du Mozambique, qui se devait d’avoir une résidence digne de ce nom à Maputo, qui s’appelait alors Lourenço Marques.

Mais en 1892, après le long acheminement de plaques les unes après les autres depuis l’Europe, la bâtisse est terminée. Mais elle révèle une grosse anomalie : impossible d’y habiter, tellement la température est élevée à l’intérieur. Implantée près d’un marais infesté de moustiques, elle aura du mal à occuper une fonction pérenne. Propriété du ministère du tourisme et de la culture, elle finira même par être déplacée, en 1972, ailleurs dans Maputo.

La cocasserie de la genèse de la Casa de Ferro intrigue : Eiffel a-t-il vraiment signé cette maison ? Comment le surdoué français n’a-t-il pas anticipé que le fer ne conviendrait pas au climat tropical du Mozambique ? Bien sûr, il est possible aussi que l’ingénieur, en pleine gloire à l’époque, ait pu céder au caprice d’un gouverneur désireux de s’offrir un « morceau » de la tour construite à 9 000 kilomètres de là… A l’exposition universelle de Paris de 1889, Eiffel avait dévoilé son incroyable réalisation, dont la réputation a vite franchi les frontières de l’Europe. Il avait aussi présenté, au même moment, une maison de fer, prouvant ainsi que son système d’assemblage métallique pouvait s’adapter à toute forme de construction.

La piste belge

La Casa de Ferro viendrait donc s’ajouter aux nombreux ponts construits par Gustave Eiffel en Afrique et ailleurs (notamment au Portugal). L’ingénieur serait aussi l’auteur de la gare de la ville, chef-d’œuvre en fer forgé, et le lycée français de Maputo porte son nom. Néanmoins, sur les murs de la Casa de Ferro, pas de plaque commémorative revendiquant la « paternité » de la maison. Et pour cause : aucun document officiel n’atteste la filiation directe avec Eiffel, et la Casa de Ferro ne figure pas dans la plupart des biographies consacrées au constructeur français.

« Ici, on a toujours dit que Gustave Eiffel avait conçu la maison… mais elle est, certainement, plus largement de l’école Eiffel », explique, depuis Maputo, Emanuel Dionisio, historien en charge du patrimoine culturel. Pour Bertrand Lemoine, architecte et spécialiste d’Eiffel, aucun doute n’est permis. « La Casa de Ferro de Maputo n’est absolument pas l’œuvre de Gustave Eiffel, affirme-t-il. Tout comme beaucoup des maisons dites “Eiffel” construites à travers le monde ! »

Selon le spécialiste, la Casa de Ferro serait le fait d’un ingénieur et constructeur belge, Joseph Danly, qui a exporté à l’étranger, et principalement en Amérique du Sud, beaucoup de constructions préfabriquées en métal à la fin du XIXe siècle. Dès les années 1960, le journaliste et historien mozambicain Alfredo Pereira de Lima atteste lui aussi, sans équivoque, l’origine belge – et non française – de la Casa de Ferro, puisqu’il écrivait dans un de ses ouvrages sur la ville de Maputo : « A la fin du siècle dernier, la Belgique teste au Congo un nouveau système de maisons préfabriquées en acier, avec de bons résultats. »

La technique du rivet

Dès lors, comment une telle confusion a-t-elle pu ainsi perdurer ? « Je me suis moi-même trompé sur une autre “maison Eiffel” qui existe à Poissy (Yvelines), avoue Bertrand Lemoine. Je pensais que celle-ci était réellement de Gustave, mais c’était aussi une erreur. » Au terme de l’enquête, c’est donc bien Joseph Danly qui semble avoir signé la Casa de Ferro : le travail des plaques de fer, similaire, indique la filiation entre les maisons de Maputo et de Poissy (détruite par la tempête de 1999, la reconstruction à l’identique de cette dernière devrait être achevée fin 2019). « En réalité, c’est l’ingéniosité du système Eiffel, basé sur la technique du rivet, qui a été copiée. C’était l’époque de l’avènement du fer », rappelle Martin Peter, conservateur au laboratoire aérodynamique Eiffel, qui conduit des études auprès d’industriels.

Philippe Coupérie-Eiffel, l’arrière-arrière-petit-fils de Gustave, président de l’association des amis de l’ingénieur, s’amuse presque de cette énième « naissance sous X » : « Que voulez-vous, c’est le mythe Eiffel ! La notoriété et l’empreinte de mon aïeul sont telles qu’elles ont depuis longtemps dépassé sa propre œuvre, pourtant déjà très prolifique… »

 

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