Revue de presse ; Le Monde : Le chemin des drames

Le monument érigé en hommage aux poilus du Chemin des Dames a connu bien des vicissitudes. Une nouvelle œuvre doit être inaugurée par François Hollande le 16 avril.

LE MONDE | • Mis à jour le | Par Antoine Flandrin

La première version d’« Ils n’ont pas choisi leur sépulture », de Haïm Kern, une œuvre de 4 mètres de hauteur et pesant 1,7 tonne.

La première version d’« Ils n’ont pas choisi leur sépulture », de Haïm Kern,
une œuvre de 4 mètres de hauteur et pesant 1,7 tonne.
Denis Defente/Adagp, Paris 2017/Cnap

On entre dans Craonne. En cette froide après-midi, pas âme qui vive dans ce petit village situé au bout du Chemin des Dames, route désolée, bordée de champs nus et bornée de tombes individuelles. Ce n’est que lorsque l’on sort du bourg et que l’on monte sur le plateau de Californie, forteresse naturelle dominant les plaines de l’Aisne, que l’on prend la mesure de la folie qui s’est emparée des hommes, il y a cent ans.

Le 16 avril 1917, le général Nivelle lança dans ce coin de Picardie une offensive massive. L’un des objectifs était de prendre ce plateau, en haut duquel les Allemands avaient pris position en septembre 1914. Une opération suicidaire qui ne pouvait déboucher que sur un bain de sang. Lors des quinze premiers jours de la bataille du Chemin des Dames, nom qui sera donné plus tard à cette page noire de l’histoire de l’armée française, 100 000 poilus furent mis hors de combat.

« C’est un vol sordide. Je ne pensais pas qu’on attaquerait les monuments aux morts »

Aujourd’hui, il reste peu de traces de ces affrontements. Une sculpture de bronze rendait hommage aux victimes de la Grande Guerre. Erigée sur le plateau pour le quatre-vingtième anniversaire de l’armistice de la première guerre mondiale, le 11 novembre 1998, elle a été volée un soir d’août 2014. Elle était pourtant monumentale : 4 mètres de haut, 1,7 tonne. Mais les voleurs l’ont arrachée avec un camion bras de grue. Intitulée Ils n’ont pas choisi leur sépulture, cette œuvre représentait « les mailles de l’histoire » dans lesquelles étaient prises des têtes de soldats anonymes. Son auteur, le sculpteur Haïm Kern, 86 ans, est inconsolable. « C’est un vol sordide, souffle-t-il. Je ne pensais pas qu’on attaquerait les monuments aux morts. »

Le sculpteur Haïm Kern se dit « très angoissé »

Trois ferrailleurs de la communauté des gens du voyage ont été arrêtés après que des morceaux de l’œuvre ont été retrouvés en Belgique. Par peur des représailles, aucun d’entre eux n’a donné les noms « des deux ou trois connaissances » qui leur auraient livré les quelque deux cents kilos de matériaux, dont du bronze mélangé à de vieilles vannes. Prétendant ne rien savoir sur l’origine des métaux, les trois individus ont été condamnés pour recel par le tribunal correctionnel de Laon, le 15 décembre 2016. Deux d’entre eux ont écopé de peines fermes, le troisième, sans antécédent judiciaire, a été relaxé au bénéfice du doute.

Trop abattu, Haïm Kern n’a pas souhaité assister au procès. L’artiste, aux lunettes rondes et à la barbe blanche, s’est concentré sur ce qu’il sait faire de mieux : sculpter. Pour réparer l’offense, l’Etat lui a demandé de reproduire la même œuvre. Depuis décembre 2015, Haïm Kern se rend plusieurs fois par semaine à la fonderie de La Plaine-Saint-Denis, où il travaille depuis quarante ans. Cinq personnes l’aident à porter, ciseler et fondre le bronze de cette sculpture qui doit être prête pour le centenaire de la bataille du Chemin des Dames, le 16 avril. Haïm Kern ne cache pas qu’il est « très angoissé ». La précédente version de l’œuvre avait connu bien d’autres vicissitudes, avant d’être volée pour le prix de son métal.

L’histoire commence en 1997 lorsque Lionel Jospin, alors premier ministre, décide de commémorer de façon éclatante le 11 novembre 1918. Son cabinet sollicite cinq artistes, dont Haïm Kern. A cette époque, on ne le présente plus : François Mitterrand, qui a acheté plusieurs de ses œuvres, lui avait demandé de réaliser une statue en bronze en hommage à François Mauriac, inaugurée, en 1990, place Alphonse-Deville, dans le 6e arrondissement de Paris. Né à Leipzig en 1930, Haïm Kern est arrivé à l’âge de 2 ans en France, où il a vécu toute sa vie. Ses parents, des réfugiés juifs qui ont fui l’Allemagne nazie, ont été déportés à Auschwitz, d’où ils ne sont jamais revenus. « Je suis devenu Français à travers une histoire tragique. Mais cela n’a rien à voir avec le Chemin des Dames », dit-il avec pudeur.

« Réhabiliter l’Aisne »

Avant 1998, l’artiste ne connaissait pas l’Aisne. C’est le chef adjoint du cabinet de Lionel Jospin, Raymond Riquier, fin connaisseur de la guerre de 14-18, qui propose que la sculpture soit érigée à Craonne. Epicentre de la boucherie du Chemin des Dames, ce village fut également le lieu d’importantes mutineries au printemps 1917. Lassés de monter sur le plateau, de nombreux poilus refusèrent de combattre. Dans les tranchées françaises, on entonnait alors La Chanson de Craonne, chant pacifiste qui fut interdit par le commandement. « Mon vœu personnel, c’était de réhabiliter l’Aisne, négligée jusque-là dans les commémorations officielles, explique Raymond Riquier. Il fallait rendre la parole à ce département martyr. »

Ce choix convainc Lionel Jospin. « Dans une période de cohabitation, le premier ministre socialiste ne pouvait se rendre à Verdun, site devenu “présidentiel” par sa symbolique prégnante dans la mémoire de la nation et les commémorations de François Mitterrand en 1984 et de Jacques Chirac en 1996, explique l’historienne Annette Becker. Lionel Jospin tenait aussi à la fidélité de la mémoire de son père, originaire des territoires occupés, brassard rouge ayant été déporté à 16 ans pour travailler en Allemagne pendant la Grande Guerre, devenu pacifiste intégraliste jusque dans la seconde guerre mondiale. »

« On avait l’impression de dresser la statue de la Liberté »

Le 5 novembre 1998, Lionel Jospin se rend à Craonne pour inaugurer l’œuvre. « On avait l’impression de dresser la statue de la Liberté », s’enflamme Haïm Kern. Le même jour, le premier ministre déclare à la mairie de Craonne qu’il est temps de « réintégrer les mutins » dans la mémoire nationale. Ce discours déclenche une polémique. Certains ténors de la droite, dont Philippe Séguin, Jean-Louis Debré et Nicolas Sarkozy, s’inquiètent alors qu’on justifie la désobéissance des armées de la République. Le président Jacques Chirac prend lui-même position contre le discours de son premier ministre, qualifiant sa démarche d’« inopportune ».

Une œuvre associée aux mutins de 1917

Dès lors, l’œuvre d’Haïm Kern est associée aux mutins de 1917. Le monument est abattu une première fois en 1999, par des malfaiteurs qui souillent le site de graffitis « Vive Pétain » et d’une croix gammée. Redressée après avoir été restaurée par Haïm Kern, la sculpture est de nouveau renversée, sept ans plus tard. Sur une plaque apposée au pied de l’œuvre, le nom de Lionel Jospin a été, entre-temps, rayé et martelé à plusieurs reprises. En 2006, les élus locaux décident de lui adjoindre un nouveau cartel sur lequel le nom de l’ancien premier ministre n’apparaît plus.

Le département de l’Aisne avait pourtant pris des mesures de protection. En cas de nouvelle dégradation du monument, un système d’alarme était censé prévenir par téléphone trois personnes. Vérifié tous les quinze jours, ce système n’a pas fonctionné le jour du vol d’août 2014. En 2015, il a été jugé qu’il serait imprudent de réinstaller la réplique de la sculpture détruite au même endroit. De nombreux emplacements ont alors été étudiés. Noël Genteur, ancien maire de Craonne de 1989 à 2014, qui œuvre depuis quarante ans à la réhabilitation de la mémoire du Chemin des Dames, a ainsi proposé de relocaliser le monument dans une petite carrière perchée tout en haut du plateau de Californie, inaccessible par la route.

« En l’installant sur une terrasse béton, cette sculpture va perdre tout son sens »

Une polémique, une de plus, est née après qu’un expert du patrimoine a écarté cette option, début 2016, préférant la terrasse de la Caverne du dragon, plus facile, selon lui, à sécuriser. Situé sur le Chemin des Dames, à cinq kilomètres de Craonne, ce site présente l’avantage d’être fermé au public la nuit. Noël Genteur y est totalement opposé. « En l’installant sur une terrasse béton, cette sculpture va perdre tout son sens, tempête-t-il. Ce monument était implanté dans la terre. Terre de laquelle nous, les paysans du Chemin des Dames, déterrons depuis un siècle des morts et des obus. » Lhistorien Franck Viltart estime, pour sa part, que « ce choix permet l’intégration de l’œuvre dans un environnement tout aussi symbolique, en rebords de plateau, préservant ainsi la transparence de la sculpture et son dialogue avec la nature et le Chemin des Dames ». Bien que déçu, Haïm Kern a accepté ce choix. Selon son souhait, des fragments de l’œuvre originale retrouvés après le vol seront disposés sur le plateau à l’endroit où la sculpture avait été érigée.

« Une commémoration normale »

Depuis cette querelle, les drames n’ont pas cessé. Gilles Bourdon, agent technique de la Caverne du dragon, en principe premier prévenu par le système d’alarme en cas de dégradation sur la sculpture, s’est suicidé en juin 2016, suivi par Thierry Melotte, maire de Craonne depuis 2014, retrouvé pendu dans son jardin, le 9 février. Même si aucun lien n’est établi entre ces événements, c’est dans ce climat pesant qu’ont été préparées les cérémonies du centenaire de la bataille. L’inauguration de la sculpture par François Hollande en sera l’un des temps forts.

Le président, pour qui ce sera la dernière commémoration du quinquennat, prononcera un discours à Cerny-en-Laonnois, non loin de la nécropole nationale où sont enterrés de nombreux combattants du Chemin des Dames. Fera-t-il un geste mémoriel fort, dans la lignée du discours de Lionel Jospin en 1998 ? Evoquera-t-il les mutineries, à une semaine du premier tour de l’élection présidentielle et ce alors que l’armée française intervient militairement au Sahel et au Levant ? Après avoir adopté une position critique en 1998, Nicolas Sarkozy était venu à Verdun, le 11 novembre 2008, dire, au nom de la nation, que nombre des mutins qui furent exécutés « ne s’étaient pas déshonorés, n’avaient pas été des lâches, mais que, simplement, ils étaient allés jusqu’à l’extrême limite de leurs forces ». Un discours qui, pour beaucoup, avait clos la polémique sur les mutineries de 1917.

« Il y a un besoin de normalisation mémorielle de la bataille du Chemin des Dames, indique-t-on dans l’entourage du secrétaire d’Etat aux anciens combattants, Jean-Marc Todeschini. L’objectif, c’est une commémoration normale. » François Hollande sera également attendu à Craonne. Un moment particulier pour lui : son grand-père, Gustave, prit part à l’assaut lancé sur le plateau de Californie, le 16 avril 1917.

  • Antoine Flandrin  Journaliste au Monde

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