Revue de presse : la Tribune de l’Art : des fontaines, des goûts et des couleurs (D. Ryckner)

Des fontaines, des goûts et des couleurs

Didier Rykner
 
L’installation d’une fontaine Wallace dans l’une des cours du Musée Carnavalet pourrait être un événement anecdotique s’il n’arrivait à un moment où la question de la politique patrimoniale de la Ville de Paris, et notamment celle concernant son mobilier urbain, n’était aussi prégnante. Parmi tous les éléments du XIXe siècle (rappelons que contrairement à d’autres, il ne s’agit pas de mobilier haussmannien, mais d’une création datant des débuts de la Troisième République), les fontaines Wallace sont sans doute celles qui ont été le moins remises en causes ou qui ont le moins disparu ces dernières années. Cela ne signifie pas qu’elles ont été épargnées : on sait notamment qu’en 2011 et 2016 pas moins de sept d’entre elles ont été repeintes de couleurs vives (bleu, rose, jaune, rouge) sans aucun rapport avec l’esthétique parisienne.

1. Charles-Auguste Lebourg (1829-1906)
Fontaine Wallace
Paris, Musée Carnavalet
Photo : Didier Rykner
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Celle qui vient d’être installée au Musée Carnavalet – curieusement dans un recoin, alors qu’il s’agit d’une œuvre autour de laquelle on doit pouvoir tourner – est une des fontaines d’origine qui se trouvait place Denfert-Rochereau où elle sera remplacée par une fonte plus récente. Son arrivée légitime au musée ne doit pas être synonyme d’une fonction passée : bien au contraire, ces fontaines ont toute leur place à Paris et sont même constitutives de son identité. La vue d’une fontaine Wallace, pour tout le monde, même à l’étranger, évoque immédiatement la capitale française. Rappelons d’ailleurs que ces objets, œuvres du sculpteur Charles-Auguste Lebourg, sont à l’origine le don d’un mécène anglais, Sir Richard Wallace (le fondateur de la Wallace Collection).

Ariel Weil, le maire de Paris Centre (qui regroupe, rappelons-le, les quatre premiers arrondissements parisiens où se trouve le Musée Carnavalet), a prononcé un discours pour indiquer l’importance que la Ville de Paris accorderait à ses fontaines (mêlant d’ailleurs allègrement les fontaines à boire, multiples, que sont les fontaines Wallace, aux fontaines monumentales), une attention dont notre enquête de 2017 ne témoignait pas vraiment… S’il est vrai que la situation s’est depuis améliorée avec la restauration de plusieurs d’entre elles, on est encore très loin du compte et beaucoup attendent encore les travaux qui les feront renaître, contrairement à ce que l’élu, un peu trop optimiste, a prétendu. Gageons néanmoins que les fontaines Wallace le seront, et demandons expressément que les fantaisies colorées soient abandonnées puis que celles ayant subi cet outrage puissent retrouver leur couleur d’origine.

La question de la restauration des fontaines n’est pas anodine. Une grande partie d’entre elles ne dépendent pas, en effet, de la Conservation des Objets d’Art Religieuses et Civiles de la Ville (COARC), service patrimonial employant des conservateurs et opérant dans les règles de l’art, mais de la Direction du Patrimoine et de l’Architecture (DPA), les travaux étant faits par les Services locaux d’architecture (il y en a environ un pour deux arrondissements). Ceux-ci sont composés essentiellement d’ingénieurs, et non de conservateurs, ce qui pose un vrai problème sur la compétence pour la restauration des œuvres d’art, même si la COARC est parfois consultée.



La question de la couleur est tout aussi importante. C’est ainsi que la fontaine Charlemagne, qui se trouve derrière l’église Saint-Paul-Saint-Louis, contre son ancien presbytère, vient d’être restaurée et que sa nouvelle couleur verte se rapproche davantage d’un vert grenouille, un peu flashy, que du vert profond du mobilier parisien. Cela en a étonné plus d’un et donné lieu à beaucoup d’interrogations, notamment sur Twitter, interrogations qu’Ariel Weil a balayé d’un revers de main, expliquant que cela résultait d’une « longue étude »… Nous avons demandé à Karen Taïeb, adjointe en charge du patrimoine, ainsi qu’à Ariel Weil de nous envoyer la « longue étude ». Nous l’attendons encore. Nous ne croyons pas beaucoup nous avancer en affirmant que cette couleur n’est pas celle d’origine et qu’il est peu probable que les services en charge de cette restauration aient effectué une « longue étude » pour retrouver les couleurs d’origine. Nous demandons donc à ce que celle-ci soit revue afin de ressembler à ce que l’on est en droit d’attendre d’une vraie restauration [1].


2. France, 1840
Fontaine Charlemagne  avec sa nouvelle couleur – Photo : Didier Rykner
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3. France, 1840
Fontaine Charlemagne  – avec sa nouvelle couleur – Photo : Didier Rykner
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Cette affaire démontre une nouvelle fois, s’il en était besoin, que les œuvres d’art sont un domaine trop important pour le laisser aux mains de personnes n’ayant pas de compétence reconnue. Il serait temps que toutes les œuvres d’art des rues parisiennes soient enfin entièrement à la charge des vrais services patrimoniaux de la Ville, ceux dépendant de la sous-direction du patrimoine et de l’histoire, la COARC et le Département des édifices cultuels et historiques (DECH).

Didier Rykner

Notes [1On peut également se demander s’il était nécessaire de peindre aussi les éléments métalliques de la vasque qui ne font pas partie de la sculpture.

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