Flaubert, Zola : quand les écrivains en disent long sur l’évolution de l’agriculture

Flaubert – Madame Bovaryengrais

La mère Lefrançois le considéra quelques minutes, et finit par répondre en souriant:

— C’est autre chose! Mais qu’est-ce que la culture vous regarde? vous vous y entendez donc?

— Certainement, je m’y entends, puisque je suis pharmacien, c’est-à-dire chimiste! et la chimie, madame Lefrançois, ayant pour objet la connaissance de l’action réciproque et moléculaire de tous les corps de la nature, il s’ensuit que l’agriculture se trouve comprise dans son domaine! Et, en effet, composition des engrais, fermentation des liquides, analyse des gaz et influence des miasmes, qu’est-ce que tout cela, je vous le demande, si ce n’est de la chimie pure et simple?

L’aubergiste ne répondit rien. Homais continua:

— Croyez-vous qu’il faille, pour être agronome, avoir soi-même labouré la terre ou engraissé des volailles? Mais il faut connaître plutôt la constitution des substances dont il s’agit, les gisements géologiques, les actions atmosphériques, la qualité des terrains, des minéraux, des eaux, la densité des différents corps et leur capillarité! que sais-je? Et il faut posséder à fond tous ses principes d’hygiène, pour diriger, critiquer la construction des bâtiments, le régime des animaux, l’alimentation des domestiques! il faut encore, madame Lefrançois, posséder la botanique; pouvoir discerner les plantes, entendez-vous, quelles sont les salutaires d’avec les délétères, quelles les improductives et quelles les nutritives, s’il est bon de les arracher par-ci et de les ressemer par-là, de propager les unes, de détruire les autres; bref, il faut se tenir au courant de la science par les brochures et papiers publics, être toujours en haleine, afin d’indiquer les améliorations…

L’aubergiste ne quittait point des yeux la porte du café Français, et le pharmacien poursuivit:

  • Plût à Dieu que nos agriculteurs fussent des chimistes, ou que du moins ils écoutassent davantage les conseils de la science! Ainsi, moi, j’ai dernièrement écrit un fort opuscule, un mémoire de plus de soixante et douze pages, intitulé: Du cidre, de sa fabrication et de ses effets; suivi de quelques réflexions nouvelles à ce sujet, que j’ai envoyé à la Société agronomique de Rouen; ce qui m’a même valu l’honneur d’être reçu parmi ses membres, section d’agriculture, classe de pomologie; eh bien, si mon ouvrage avait été livré à la publicité…

Flaubert – Madame Bovarycomices – progrès

(discours

Il disait:

«Continuez! persévérez! n’écoutez ni les suggestions de la routine, ni les conseils trop hâtifs d’un empirisme téméraire! Appliquez-vous surtout à l’amélioration du sol, aux bons engrais, au développement des races chevalines, bovines, ovines et porcines! Que ces comices soient pour vous comme des arènes pacifiques où le vainqueur, en en sortant, tendra la main au vaincu et fraternisera avec lui, dans l’espoir d’un succès meilleur! Et vous, vénérables serviteurs! humbles domestiques, dont aucun gouvernement jusqu’à ce jour n’avait pris en considération les pénibles labeurs, venez recevoir la récompense de vos vertus silencieuses, et soyez convaincus que l’état, désormais, a les yeux fixés sur vous, qu’il vous encourage, qu’il vous protège, qu’il fera droit à vos justes réclamations et allégera, autant qu’il est en lui, le fardeau de vos pénibles sacrifices!».

Zola – La Terresemailles

Jean, ce matin-là, un semoir de toile bleue noué sur le ventre, en tenait la poche ouverte de la main gauche, et de la droite, tous les trois pas, il y prenait une poignée de blé, que d’un geste, à la volée, il jetait. Ses gros souliers trouaient et emportaient la terre grasse, dans le balancement cadencé de son corps; tandis que, à chaque jet, au milieu de la semence blonde toujours volante, on voyait luire les deux galons rouges d’une veste d’ordonnance, qu’il achevait d’user. Seul, en avant, il marchait, l’air grandi; et, derrière, pour enfouir le grain, une herse roulait lentement, attelée de deux chevaux, qu’un charretier poussait à longs coups de fouet réguliers, claquant au-dessus de leurs oreilles.

La parcelle de terre, d’une cinquantaine d’ares à peine, au lieu dit des Cornailles, était si peu importante, que M. Hourdequin, le maître de la Borderie, n’avait pas voulu y envoyer le semoir mécanique, occupé ailleurs. Jean, qui remontait la pièce du midi au nord, avait justement devant lui, à deux kilomètres, les bâtiments de la ferme. Arrivé au bout du sillon, il leva les yeux, regarda sans voir, en soufflant une minute

Zola – La Terreinstruction

1e partie V :

Jean, qui était méthodique, attendait, pour achever sa lecture. Le silence étant retombé, il lut doucement:

—«Heureux laboureur, ne quitte pas le village pour la ville, où il te faudrait tout acheter, le lait, la viande et les légumes, où tu dépenserais toujours au delà du nécessaire, à cause des occasions. N’as-tu pas au village de l’air et du soleil, un travail sain, des plaisirs honnêtes? La vie des champs n’a point son égale, tu possèdes le vrai bonheur, loin des lambris dorés; et la preuve, c’est que les ouvriers des villes viennent se régaler à la campagne, de même que les bourgeois n’ont qu’un rêve, se retirer près de toi, cueillir des fleurs, manger des fruits aux arbres, faire des cabrioles sur le gazon. Dis-toi bien, Jacques Bonhomme, que l’argent est une chimère. Si tu as la paix du coeur, ta fortune est faite.»

Sa voix s’était altérée, il dut contenir une émotion de gros garçon tendre, grandi dans les villes, et dont les idées de félicité champêtre remuaient l’âme. Les autres restèrent mornes, les femmes pliées sur leurs aiguilles, les hommes tassés, la face durcie. Est-ce que le livre se moquait d’eux? L’argent seul était bon, et ils crevaient de misère. Puis, comme ce silence, lourd de souffrance et de rancune, le gênait, le jeune homme se permit une réflexion sage.

—Tout de même, ça irait mieux peut-être avec l’instruction… Si l’on était si malheureux autrefois, c’était qu’on ne savait pas. Aujourd’hui, on sait un peu, et ça va moins mal assurément. Alors, il faudrait savoir tout à fait, avoir des écoles pour apprendre à cultiver…

Mais Fouan l’interrompit violemment, en vieillard obstiné dans la routine.

—Fichez-nous donc la paix, avec votre science! Plus on en sait, moins ça marche, puisque je vous dis qu’il y a cinquante ans la terre rapportait davantage! Ça la fâche qu’on la tourmente, elle ne donne jamais que ce qu’elle veut, la mâtine! Et voyez si M. Hourdequin n’a pas mangé de l’argent gros comme lui, à se fourrer dans les inventions nouvelles… Non, non, c’est foutu, le paysan reste le paysan!

Zola – La Terrelibre échange

Chap V

—Ce qui nous tue, dit M. de Chédeville, c’est cette liberté commerciale, dont l’empereur s’est engoué. Sans doute, les choses ont bien marché à la suite des traités de 1861, on a crié au miracle. Mais, aujourd’hui, les véritables effets se font sentir, voyez comme tous les prix s’avilissent. Moi, je suis pour la protection, il faut qu’on nous défende contre l’étranger.

Hourdequin, renversé sur sa chaise, ne mangeant plus, les yeux vagues, parla lentement.

—Le blé, qui est à dix-huit francs l’hectolitre, en coûte seize à produire. S’il baisse encore, c’est la ruine… Et chaque année, dit-on, l’Amérique augmente ses exportations de céréales. On nous menace d’une vraie inondation du marché. Que deviendrons-nous, alors?… Tenez! moi, j’ai toujours été pour le progrès, pour la science, pour la liberté. Eh bien! me voilà ébranlé, parole d’honneur! Oui, ma foi! nous ne pouvons crever de faim, qu’on nous protège!

Il se remit à son aile de pigeon, il continua:

—Vous savez que votre concurrent, M. Rochefontaine, le propriétaire des Ateliers de construction de Châteaudun, est un libre-échangiste enragé?

Et ils causèrent un instant de cet industriel, qui occupait douze cents ouvriers; un grand garçon intelligent et actif, très riche d’ailleurs, tout prêt à servir l’empire, mais si blessé de n’avoir pu obtenir l’appui du préfet, qu’il s’était obstiné à se poser en candidat indépendant. Il n’avait aucune chance, les électeurs des campagnes le traitaient en ennemi public, du moment où il n’était pas du côté du manche.

—Parbleu! reprit M. de Chédeville, lui ne demande qu’une chose, c’est que le pain soit à bas prix, pour payer ses ouvriers moins cher.

Le fermier, qui allait se verser un verre de bordeaux, reposa la bouteille sur la table.

—Voilà le terrible! cria-t-il. D’un côté, nous autres, les paysans, qui avons besoin de vendre nos grains à un prix rémunérateur. De l’autre, l’industrie, qui pousse à la baisse, pour diminuer les salaires. C’est la guerre acharnée, et comment finira-t-elle, dites-moi?

En effet, c’était l’effrayant problème d’aujourd’hui, l’antagonisme dont craque le corps social. La question dépassait de beaucoup les aptitudes de l’ancien beau, qui se contenta de hocher la tête, en faisant un geste évasif.

Hourdequin, ayant empli son verre, le vida d’un trait.

—Ça ne peut pas finir… Si le paysan vend bien son blé, l’ouvrier meurt de faim; si l’ouvrier mange, c’est le paysan qui crève… Alors, quoi? je ne sais pas, dévorons-nous les uns les autres!

Puis, les deux coudes sur la table, lancé, il se soulagea violemment; et son secret mépris pour ce propriétaire qui ne cultivait pas, qui ignorait tout de la terre dont il vivait, se sentait à une certaine vibration ironique de sa voix.

—Vous m’avez demandé des faits pour vos discours… Eh bien! d’abord, c’est votre faute, si la Chamade perd, Robiquet, le fermier que vous avez là, s’abandonne, parce que son bail est à bout, et qu’il soupçonne votre intention de l’augmenter. On ne vous voit jamais, on se moque de vous et l’on vous vole, rien de plus naturel… Ensuite, il y a, à votre ruine, une raison plus simple: c’est que nous nous ruinons tous, c’est que la Beauce s’épuise, oui! la fertile Beauce, la nourrice, la mère!

Il continua. Par exemple, dans sa jeunesse, le Perche, de l’autre côté du Loir, était un pays pauvre, de maigre culture, presque sans blé, dont les habitants venaient se louer pour la moisson, à Cloyes, à Châteaudun, à Bonneval; et, aujourd’hui, grâce à la hausse constante de la main-d’oeuvre, voilà le Perche qui prospérait, qui bientôt l’emporterait sur la Beauce; sans compter qu’il s’enrichissait avec l’élevage, les marchés de Mondoubleau, de Saint-Calais et de Courtalain fournissaient le plat pays de chevaux, de boeufs et de cochons. La Beauce, elle, ne vivait que sur ses moutons. Deux ans plus tôt, lorsque le sang de rate les avait décimés, elle avait traversé une crise terrible, à ce point que, si le fléau eût continué, elle en serait morte.

Zola – La Terreengrais

Et il entama sa lutte à lui, son histoire, ses trente années de bataille avec la terre, dont il sortait plus pauvre. Toujours les capitaux lui avaient manqué, il n’avait pu amender certains champs comme il l’aurait voulu, seul le marnage était peu coûteux, et personne autre que lui ne s’en préoccupait. Même histoire pour les fumiers, on n’employait que le fumier de ferme, qui était insuffisant: tous ses voisins se moquaient, à le voir essayer des engrais chimiques, dont la mauvaise qualité, du reste, donnait souvent raison aux rieurs. Malgré ses idées sur les assolements, il avait dû adopter celui du pays, l’assolement triennal, sans jachères, depuis que les prairies artificielles et la culture des plantes sarclées se répandaient.

Zola – La Terremachine

Une seule machine, la machine à battre, commençait à être acceptée. C’était l’engourdissement mortel, inévitable, de la routine; et si lui, progressiste, intelligent, se laissait envahir, qu’était-ce donc pour les petits propriétaires, têtes dures, hostiles aux nouveautés? Un paysan serait mort de faim, plutôt que de ramasser dans son champ une poignée de terre et de la porter à l’analyse d’un chimiste, qui lui aurait dit ce qu’elle avait de trop ou de pas assez, la fumure qu’elle demandait, la culture appelée à y réussir. Depuis des siècles, le paysan prenait au sol, sans jamais songer à lui rendre, ne connaissant que le fumier de ses deux vaches et de son cheval, dont il était avare; puis, le reste allait au petit bonheur, la semence jetée dans n’importe quel terrain, germant au hasard, et le ciel injurié si elle ne germait pas. Le jour où, instruit enfin, il se déciderait à une culture rationnelle et scientifique, la production doublerait. Mais, jusque-là, ignorant, têtu, sans un sou d’avance, il tuerait la terre. Et c’était ainsi que la Beauce, l’antique grenier de la France, la Beauce plate et sans eau, qui n’avait que son blé, se mourait peu à peu d’épuisement, lasse d’être saignée aux quatre veines et de nourrir un peuple imbécile.

—Ah! tout fout le camp! cria-t-il avec brutalité. Oui, nos fils verront ça, la faillite de la terre… Savez-vous bien que nos paysans, qui jadis amassaient sou à sou l’achat d’un lopin, convoité des années, achètent aujourd’hui des valeurs financières, de l’espagnol, du portugais, même du mexicain? Et ils ne risqueraient pas cent francs pour amender un hectare! Ils n’ont plus confiance, les pères tournent dans leur routine comme des bêtes fourbues, les filles et les garçons n’ont que le rêve de lâcher les vaches, de se décrasser du labour pour filer à la ville…

Zola – La Terreinstruction

Mais le pis est que l’instruction, vous savez! la fameuse instruction qui devait sauver tout, active cette émigration, cette dépopulation des campagnes, en donnant aux enfants une vanité sotte et le goût du faux bien-être… A Rognes, tenez! ils ont un instituteur, ce Lequeu, un gaillard échappé à la charrue, dévoré de rancune contre la terre qu’il a failli cultiver. Eh bien! comment voulez-vous qu’il fasse aimer leur condition à ses élèves, lorsque tous les jours il les traite de sauvages, de brutes, et les renvoie au fumier paternel, avec le mépris d’un lettré?… Le remède, mon Dieu! le remède, ce serait assurément d’avoir d’autres écoles, un enseignement pratique, des cours gradués d’agriculture… Voilà, monsieur le député, un fait que je vous signale. Insistez là-dessus, le salut est peut-être dans ces écoles, s’il en est temps encore.

M. de Chédeville, distrait, plein de malaise sous cette masse violente de documents, se hâta de répondre:

—Sans doute, sans doute.

Et, comme la servante apportait le dessert, un fromage gras et des fruits, en laissant grande ouverte la porte de la cuisine, il aperçut le joli profil de Jacqueline, il se pencha, cligna les yeux, s’agita pour attirer l’attention de l’aimable personne; puis, il reprit de sa voix flûtée d’ancien conquérant:

—Mais vous ne me parlez pas de la petite propriété?

Il exprimait les idées courantes: la petite propriété créée en 89, favorisée par le code, appelée à régénérer l’agriculture; enfin, tout le monde propriétaire, chacun mettant son intelligence et sa force à cultiver sa parcelle.

—Laissez-moi donc tranquille! déclara Hourdequin. D’abord, la petite propriété existait avant 89, et dans une proportion presque aussi grande. Ensuite, il y a beaucoup à dire sur le morcellement, du bien et du mal.

Zola – La Terrepetite propriété – morcellement

De nouveau, les coudes sur la table, mangeant des cerises dont il crachait les noyaux, il entra dans les détails. En Beauce, la petite propriété, l’héritage en dessous de vingt hectares, était de quatre-vingts pour cent. Depuis quelque temps, presque tous les journaliers, ceux qui se louaient dans les fermes, achetaient des parcelles, des lots de grands domaines démembrés, qu’ils cultivaient à leur temps perdu. Cela, certes, était excellent, car l’ouvrier se trouvait dès lors attaché à la terre. Et l’on pouvait ajouter, en faveur de la petite propriété, qu’elle faisait des hommes plus dignes, plus fiers, plus instruits. Enfin, elle produisait proportionnellement davantage, et de qualité meilleure, le propriétaire donnant tout son effort. Mais que d’inconvénients d’autre part! D’abord, cette supériorité était due à un travail excessif, le père, la mère, les enfants se tuant à la tâche. Ensuite, le morcellement, en multipliant les transports, détériorait les chemins, augmentait les frais de production, sans parler du temps perdu. Quant à l’emploi des machines, il paraissait impossible, pour les trop petites parcelles, qui avaient encore le défaut de nécessiter l’assolement triennal, dont la science proscrirait certainement l’usage, car il était illogique de demander deux céréales de suite, l’avoine et le blé. Bref, le morcellement à outrance semblait si bien devenir un danger, qu’après l’avoir favorisé légalement, au lendemain de la Révolution, dans la crainte de la reconstitution des grands domaines, on en était à faciliter les échanges, en les dégrevant.

—Écoutez, continua-t-il, la lutte s’établit et s’aggrave entre la grande propriété et la petite… Les uns, comme moi, sont pour la grande, parce qu’elle paraît aller dans le sens même de la science et du progrès, avec l’emploi de plus en plus large des machines, avec le roulement des gros capitaux… Les autres, au contraire, ne croient qu’à l’effort individuel et préconisent la petite, rêvent de je ne sais quelle culture en raccourci, chacun produisant son fumier lui-même et soignant son quart d’arpent, triant ses semences une à une, leur donnant la terre qu’elles demandent, élevant ensuite chaque plante à part, sous cloche… Laquelle des deux l’emportera? Du diable si je m’en doute! Je sais bien, comme je vous le disais, que, tous les ans, de grandes fermes ruinées se démembrent autour de moi, aux mains de bandes noires, et que la petite propriété gagne certainement du terrain. Je connais, en outre, à Rognes, un exemple très curieux, une vieille femme qui tire de moins d’un arpent pour elle et son homme, un vrai bien-être, même des douceurs: oui, la mère Caca, comme ils l’ont surnommée, parce qu’elle ne recule pas à vider son pot et celui de son vieux dans ses légumes, selon la méthode des Chinois, paraît-il. Mais ce n’est guère là que du jardinage, je ne vois pas les céréales poussant par planches, comme les navets; et si, pour se suffire, le paysan doit produire de tout, que deviendraient donc nos Beaucerons, avec leur blé unique, dans notre Beauce découpée en damier?… Enfin, qui vivra verra bien à qui sera l’avenir, de la grande ou de la petite…

Il s’interrompit, criant:

—Et ce café, est-ce pour aujourd’hui?

Zola – La Terrecrédit – financement

Puis, en allumant sa pipe, il conclut:

—A moins qu’on ne les tue l’une et l’autre, tout de suite, et c’est ce qu’on est en train de faire… Dites-vous, monsieur le député, que l’agriculture agonise, qu’elle est morte, si l’on ne vient pas à son secours. Tout l’écrase, les impôts, la concurrence étrangère, la hausse continue de la main-d’oeuvre, l’évolution de l’argent qui va vers l’industrie et vers les valeurs financières. Ah! certes, on n’est pas avare de promesses, chacun les prodigue, les préfets, les ministres, l’empereur. Et puis, la route poudroie, rien n’arrive… Voulez-vous la stricte vérité? Aujourd’hui, un cultivateur qui tient le coup, mange son argent ou celui des autres. Moi, j’ai quelques sous en réserve, ça va bien. Mais que j’en connais qui empruntent à six, lorsque leur terre ne donne pas seulement le trois! La culbute est fatalement au bout. Un paysan qui emprunte est un homme fichu; il doit y laisser jusqu’à sa chemise. L’autre semaine encore, on a expulsé un de mes voisins, le père, la mère et quatre enfants jetés à la rue, après que les hommes de loi ont eu mangé le bétail, la terre et la maison… Pourtant, voici des années qu’on nous promet la création d’un crédit agricole à des taux raisonnables. Oui! va-t’en voir s’ils viennent!… Et ça dégoûte même les bons travailleurs, ils en arrivent à se tâter, avant de faire un enfant à leurs femmes. Merci! une bouche de plus, un meurt-la-faim qui serait désespéré de naître! Quand il n’y a pas de pain pour tous, on ne fait plus d’enfants, et la nation crève!

M. de Chédeville, décidément déconforté, risqua un sourire inquiet, en murmurant:

—Vous ne voyez pas les choses en beau.

Zola – La Terrebattage machine – battage au fléau

3° partie 6

Depuis deux jours, Jean était occupé dans les pièces que Hourdequin possédait près de Rognes, et où celui-ci avait fait installer une batteuse à vapeur, louée à un mécanicien de Châteaudun, qui la promenait de Bonneval à Cloyes. Avec sa voiture et ses deux chevaux, le garçon apportait les gerbes des meules environnantes, puis emportait le grain à la ferme; tandis que la machine, soufflant du matin au soir, faisant voler au soleil une poussière blonde, emplissait le pays d’un ronflement énorme et continu.

Dès qu’il fut seul, Buteau, mécontent de cette après-midi perdue, ôta sa veste et se mit à battre, dans le coin pavé de la cour; car il avait besoin d’un sac de blé. Mais il s’ennuya vite à battre seul, il lui manquait, pour s’échauffer, la cadence double des fléaux, tapant en mesure; et il appela Françoise, qui l’aidait souvent à cette besogne, les reins forts, les bras aussi durs que ceux d’un garçon. Malgré la lenteur et la fatigue de ce battage primitif, il avait toujours refusé d’acheter une batteuse à manège, en disant, comme tous les petits propriétaires, qu’il préférait ne battre qu’au jour le jour, suivant les nécessités.

4° partie Ch. V

Zola – La Terreprotectionnisme – libre-échangisme

Hourdequin, qui, à cause de sa situation de maire, comptait ne pas agir trop ouvertement, resta un instant décontenancé de voir que ce diable d’homme avait une police si bien faite. Mais il ne manquait pas de carrure, lui non plus, et il répondit d’un ton gai, afin de laisser à l’explication un tour amical:

—Je ne suis contre personne, je suis pour moi…. Mon homme, c’est celui qui me protégera. Quand on pense que le blé est tombé à seize francs, juste ce qu’il me coûte à produire! Autant ne plus toucher un outil et crever!

Tout de suite, l’autre se passionna.

—Ah! oui, la protection, n’est-ce pas? la surtaxe, un droit de prohibition sur les blés étrangers, pour que les blés français doublent de prix! Enfin, la France affamée, le pain de quatre livres à vingt sous, la mort des pauvres!… Comment, vous, un homme de progrès, osez-vous en revenir à ces monstruosités?

—Un homme de progrès, un homme de progrès, répéta Hourdequin de son air gaillard, sans doute j’en suis un; mais ça me coûte si cher, que je vais bientôt ne plus pouvoir me payer ce luxe…. Les machines, les engrais chimiques, toutes les méthodes nouvelles, voyez-vous, c’est très beau, c’est très bien raisonné et ça n’a qu’un inconvénient, celui de vous ruiner d’après la saine logique.

—Parce que vous êtes un impatient, parce que vous exigez de la science des résultats immédiats, complets, parce que vous vous découragez des tâtonnements nécessaires, jusqu’à douter des vérités acquises et à tomber dans la négation de tout!

—Peut-être bien. Je n’aurais donc fait que des expériences. Hein? dites qu’on me décore pour ça, et que d’autres bons bougres continuent!

Hourdequin éclata d’un gros rire à sa plaisanterie, qu’il jugeait concluante. Vivement, M. Rochefontaine avait repris:

—Alors, vous voulez que l’ouvrier meure de faim?

—Pardon! je veux que le paysan vive.

—Mais moi qui occupe douze cents ouvriers, je ne puis pourtant élever les salaires sans faire faillite…. Si le blé était à trente francs, je les verrais tomber comme des mouches.

—Eh bien! et moi, est-ce que je n’ai point de serviteurs? Quand le blé est à seize francs, nous nous serrons le ventre, il y a de pauvres diables qui claquent au fond de tous les fossés, dans nos campagnes.

Puis, il ajouta, en continuant à rire:

—Dame! chacun prêche pour son saint…. Si je ne vous vends pas le pain cher, c’est la terre en France qui fait faillite, et si je vous le vends cher, c’est l’industrie qui met la clef sous la porte. Votre main-d’oeuvre augmente, les produits manufacturés renchérissent, mes outils, mes vêtements, les cent choses dont j’ai besoin…. Ah! un beau gâchis, où nous finirons par culbuter!

Tous deux, le cultivateur et l’usinier, le protectionniste et le libre échangiste, se dévisagèrent, l’un avec le ricanement de sa bonhomie sournoise, l’autre avec la hardiesse franche de son hostilité. C’était l’état de guerre moderne, la bataille économique actuelle, sur le terrain de la lutte pour la vie.

—On forcera bien le paysan à nourrir l’ouvrier, dit M. Rochefontaine.

—Tâchez donc, répéta Hourdequin, que le paysan mange d’abord.

Zola – La Terrecoopération

Ch V.

—Alors, demanda sérieusement Buteau, moi qui possède environ dix setiers, je les garderai, on me les laissera?

—Mais bien sûr, camarade…. Seulement, on est certain que, plus tard, lorsque vous verrez les résultats obtenus, à côté, dans les fermes de la nation, vous viendrez, sans qu’on vous en prie, y joindre votre morceau…. Une culture en grand, avec beaucoup d’argent, des mécaniques, d’autres affaires encore, tout ce qu’il y a de mieux comme science. Moi, je ne m’y connais pas; mais faut entendre parler là-dessus des gens, à Paris, qui expliquent très bien que la culture est foutue, si l’on ne se décide pas à la pratiquer ainsi!… Oui, de vous-même, vous donnerez votre terre.

Zola – La Terreengrais

5e partie CH 1

—Jean, pourquoi donc n’avez-vous pas essayé des phosphates?

Et, sans attendre la réponse, il continua de parler comme pour s’étourdir, longtemps. Ces fumiers, ces engrais, la vraie question de la bonne culture était là. Lui avait essayé de tout, il venait de traverser cette crise, cette folie des fumiers qui enfièvre parfois les agriculteurs. Ses expériences se succédaient, les herbes, les feuilles, le marc de raisin, les tourteaux de navette et de colza; puis encore, les os concassés, la chair cuite et broyée, le sang desséché, réduit en poussière; et son chagrin était de ne pouvoir tenter du sang liquide, n’ayant point d’abattoir aux environs. Il employait maintenant les raclures de routes, les curures de fossés, les cendres et les escarbilles de fourneaux, surtout les déchets de laine, dont il avait acheté le balayage dans une draperie de Châteaudun. Son principe était que tout ce qui vient de la terre est bon à renvoyer à la terre. Il avait installé de vastes trous à compost derrière sa ferme, il y entassait les ordures du pays entier, ce que la pelle ramassait au petit bonheur, les charognes, les putréfactions des coins de borne et des eaux croupies. C’était de l’or.

—Avec les phosphates, reprit-il, j’ai eu parfois de bons résultats.

—On est si volé! répondit Jean.

—Ah! certainement, si vous achetez aux voyageurs de hasard qui font les petits marchés de campagne…. Sur chaque marché, il faudrait un chimiste expert, chargé d’analyser ces engrais chimiques, qu’il est si difficile d’avoir purs de toute fraude…. L’avenir est là sûrement, mais avant que vienne l’avenir, nous serons tous crevés. On doit avoir le courage de pâtir pour d’autres.

La puanteur du fumier que Jean remuait l’avait un peu ragaillardi. Il l’aimait, la respirait avec une jouissance de bon mâle, comme l’odeur même du coït de la terre.

—Sans doute, continua-t-il après un silence, il n’y a encore rien qui vaille le fumier de ferme. Seulement, on n’en a jamais assez. Et puis, on l’abîme on ne sait ni le préparer, ni l’employer…. Tenez! ça se voit, celui-ci a été brûlé par le soleil. Vous ne le couvrez pas.

Et il s’emporta contre la routine, lorsque Jean lui confessa qu’il avait gardé l’ancien trou des Buteau, devant l’étable. Lui, depuis quelques années, chargeait les diverses couches, dans sa fosse, de lits de terre et de gazon. Il avait, en outre, établi un système de tuyaux pour amener à la purinière les eaux de vaisselle, les urines des bêtes et des gens, tous les égouts de la ferme; et, deux fois par semaine, on arrosait la fumière avec la pompe à purin. Enfin, il en était à utiliser précieusement la vidange des latrines.

—Ma foi, oui! c’est trop bête de perdre le bien du bon Dieu! J’ai longtemps été comme nos paysans, j’avais des idées de délicatesse là-dessus. Mais la mère Caca m’a converti… Vous la connaissez, la mère Caca, votre voisine? Eh bien! elle seule est dans le vrai, le chou au pied duquel elle a vidé son pot, est le roi des choux, et comme grosseur, et comme saveur. Il n’y a pas à dire, tout sort de là.

Jean se mit à rire, en sautant de sa voiture qui était vide et en commençant à diviser son fumier par petits tas. Hourdequin le suivait, au milieu de la buée chaude qui les noyait tous les deux.

—Quand on pense que la vidange seule de Paris pourrait fertiliser trente mille hectares! Le calcul a été fait. Et on la perd, à peine en emploie-t-on une faible partie sous forme de poudrette…. Hein? trente mille hectares! Voyez-vous ça ici, voyez-vous la Beauce couverte et le blé grandir!

D’un geste large, il avait embrassé l’étendue, l’immense Beauce plate. Et lui, dans sa passion, voyait Paris, Paris entier, lâcher la bonde de ses fosses, le fleuve fertilisateur de l’engrais humain. Des rigoles partout s’emplissaient, des nappes s’étalaient dans chaque labour, la mer des excréments montait en plein soleil, sous de larges souffles qui en vivifiaient l’odeur. C’était la grande ville qui rendait aux champs la vie qu’elle en avait reçue. Lentement, le sol buvait cette fécondité, et de la terre gorgée, engraissée, le pain blanc poussait, débordait en moissons géantes.

CH V

Zola – La Terreconcurrence américaine

Canon et Jésus-Christ regardaient ces garçons, sans colère, d’un air de pitié supérieure. Eux aussi jugeaient qu’il fallait être jeune et joliment bête. Même Canon finit par s’attendrir, dans son idée d’organiser le bonheur futur. Il parla tout haut, le menton entre les deux mains.

—La guerre, ah! foutre, il est temps que nous soyons les maîtres…. Vous savez mon plan. Plus de service militaire, plus d’impôt. A chacun la satisfaction complète de ses appétits, pour le moins de travail possible…. Et ça va venir, le jour approche où vous garderez vos sous et vos petits, si vous êtes avec nous.

Jésus-Christ approuvait, lorsque Lequeu, qui ne se contenait plus, éclata.

—Ah! oui, sacré farceur, votre paradis terrestre, votre façon de forcer le monde à être heureux malgré lui! En voilà une blague! Est-ce que ça se peut, chez nous! est-ce que nous ne sommes pas trop pourris déjà! Il faudrait que des sauvages vinssent nous nettoyer d’abord, des Cosaques ou des Chinois!

Cette fois, la surprise fut si vive, qu’il se fit un complet silence. Quoi donc? il parlait, ce sournois, ce pisse-froid, qui n’avait jamais montré à personne la couleur de son opinion, et qui se sauvait, dans la crainte de ses supérieurs, dès qu’il s’agissait d’être un homme! Tous écoutaient, surtout Buteau, anxieux, attendant ce qu’il allait dire, comme si ces choses pouvaient avoir un lien avec l’affaire. La fenêtre ouverte avait dissipé la fumée, la douceur humide de la nuit entrait, on sentait au loin la grande paix noire de la campagne endormie. Et le maître d’école, gonflé de sa réserve peureuse de dix années, se moquant de tout à cette heure, dans le coup de rage de sa vie compromise, se soulageait enfin de la haine dont il étouffait.

—Est-ce que vous croyez les gens d’ici plus bêtes que leurs veaux, à venir raconter que les alouettes leur tomberont rôties dans le bec…. Mais, avant que vous organisiez votre machine, la terre aura claqué, tout sera foutu.

Sous la rudesse de cette attaque, Canon, qui n’avait pas encore trouvé son maître, chancela visiblement. Il voulut reprendre ses histoires des messieurs de Paris, tout le sol à l’État, la grande culture scientifique. L’autre lui coupa la parole.

—Je sais, des bêtises!… Quand vous l’essayerez, votre culture, il y aura beau temps que les plaines de France auront disparu, noyées sous le blé d’Amérique…. Tenez! ce petit livre que je lisais, donne justement des détails là-dessus. Ah! nom de Dieu! nos paysans peuvent se coucher, la chandelle est morte!

Et, de la voix dont il aurait fait une leçon à ses élèves, il parla du blé de là-bas, des plaines immenses, vastes comme des royaumes, où la Beauce se serait perdue, ainsi qu’une simple motte sèche; des terres si fertiles, qu’au lieu de les fumer, il fallait les épuiser par une moisson préparatoire, ce qui ne les empêchait pas de donner deux récoltes; des fermes de trente mille hectares, divisées en sections, subdivisées en lots, chaque section sous un surveillant, chaque lot sous un contremaître, pourvues de baraquements pour les hommes, les bêtes, les outils, les cuisines; des bataillons agricoles, embauchés au printemps, organisés sur un pied d’armée en campagne, vivant en plein air, logés, nourris, blanchis, médicamentés, licenciés à l’automne; des sillons de plusieurs kilomètres à labourer et à semer, des mers d’épis à abattre dont on ne voyait pas les bords, l’homme simplement chargé de la surveillance, tout le travail fait par les machines, charrues doubles armées de disques tranchants, semoirs et sarcloirs, moissonneuses-lieuses, batteuses locomobiles avec élévateur de paille et ensacheur; des paysans qui sont des mécaniciens, un peloton d’ouvriers suivant à cheval chaque machine, toujours prêts à descendre serrer un écrou, changer un boulon, forger une pièce; enfin, la terre devenue une banque, exploitée par des financiers, la terre mise en coupe réglée, tondue ras, donnant à la puissance matérielle et impersonnelle de la science le décuple de ce qu’elle discutait à l’amour et aux bras de l’homme.

—Et vous espérez lutter avec vos outils de quatre sous, continua-t-il, vous qui ne savez rien, qui ne voulez rien, qui croupissez dans votre routine!… Ah! ouiche! vous en avez jusqu’aux genoux, du blé de là-bas! et ça grandira, les bateaux en apporteront toujours davantage. Attendez un peu, vous en aurez jusqu’au ventre, jusqu’aux épaules, puis jusqu’à la bouche, puis par-dessus la tête? Un fleuve, un torrent, un débordement où vous crèverez tous!

Les paysans arrondissaient les yeux, gagnés d’une panique, à l’idée de cette inondation du blé étranger. Ils en souffraient déjà, est-ce qu’ils allaient en être noyés et emportés, comme ce bougre l’annonçait? Cela se matérialisait pour eux. Rognes, leurs champs, la Beauce entière était engloutie.

—Non, non, jamais! cria Delhomme étranglé. Le gouvernement nous protégera.

—Un beau merle, le gouvernement! reprit Lequeu d’un air de mépris. Qu’il se protège donc lui-même!… Ce qui est farce, c’est que vous avez nommé monsieur Rochefontaine. Le maître de Laborderie, au moins, était conséquent avec ses idées, en voulant monsieur de Chédeville…. L’un ou l’autre, d’ailleurs, c’est le même emplâtre sur une jambe de bois. Pas une Chambre n’osera voter une surtaxe assez forte, la protection ne peut vous sauver, vous êtes foutus, bonsoir!

Alors, il y eut un grand tumulte, tous parlaient à la fois. Est-ce qu’on ne pourrait pas l’empêcher d’entrer, ce blé de malheur? On coulerait les bateaux dans les ports, on irait recevoir à coups de fusil ceux qui l’apportaient. Leurs voix devenaient tremblantes, ils auraient tendu les bras, pleurant, suppliant qu’on les sauvât de cette abondance, de ce pain à bon marché qui menaçait le pays. Et le maître d’école, avec des ricanements, répondait qu’on n’avait jamais vu ça: autrefois, l’unique peur était la famine, toujours on craignait de n’avoir pas assez de blé, et il fallait être vraiment fichu pour arriver à craindre d’en avoir trop. Il se grisait de ses paroles, il dominait les protestations furieuses.

—Vous êtes une race finie, l’amour imbécile de la terre vous a mangés, oui! du lopin de terre dont vous restez l’esclave, qui vous a rétréci l’intelligence, pour qui vous assassineriez! Voilà des siècles que vous êtes mariés à la terre, et qu’elle vous trompe…. Voyez en Amérique, le cultivateur est le maître de la terre. Aucun lien ne l’y attache, ni famille, ni souvenir. Dès que son champ s’épuise, il va plus loin. Apprend-il qu’à trois cents lieues, on a découvert des plaines plus fertiles, il plie sa tente, il s’y installe. C’est lui qui commande enfin et qui se fait obéir, grâce aux machines. Il est libre, il s’enrichit, tandis que vous êtes des prisonniers et que vous crevez de misère!

Zola – La Terremachinisme

Dernier chapitre

Eh! oui, son maître Hourdequin s’était fait bien du mauvais sang avec les inventions nouvelles, n’avait pas tiré grand’chose de bon des machines, des engrais, de toute cette science si mal employée encore. Puis, la Cognette était venue l’achever; lui aussi dormait au cimetière; et rien ne restait de la ferme, dont le vent emportait les cendres. Mais, qu’importait! les murs pouvaient brûler, on ne brûlerait pas la terre. Toujours la terre, la nourrice, serait là, qui nourrirait ceux qui l’ensemenceraient. Elle avait l’espace et le temps, elle donnait tout de même du blé, en attendant qu’on sût lui en faire donner davantage.

C’était comme ces histoires de révolutions, ces bouleversements politiques qu’on annonçait. Le sol, disait-on, passerait en d’autres mains, les moissons des pays de là-bas viendraient écraser les nôtres, il n’y aurais plus que des ronces dans nos champs. Et après? est-ce qu’on peut faire du tort à la terre? Elle appartiendra quand même à quelqu’un, qui sera bien forcé de la cultiver pour ne pas crever de faim. Si, pendant des années, les mauvaises herbes y poussaient, ça la reposerait, elle en redeviendrait jeune et féconde. La terre n’entre pas dans nos querelles d’insectes rageurs, elle ne s’occupe pas plus de nous que des fourmis, la grande travailleuse, éternellement à sa besogne.

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