Artistes, fonderies et monuments aux morts…

Des obus font une clôture au soldat debout, triomphant. Mais il peut être mort ou blessé… Le monument aux morts, voulu contre l’oubli, allait donner lieu à une frénésie de commandes ; ce fut, dans le domaine de la statuaire, le marché du siècle.

Écoutons le sculpteur dans le film de Bertrand Tavernier : “La vie et rien d’autre” : «même ceux qui ont une main de merde ont de la commande : 300 sculpteurs pour 35000 villages ! Tout le monde veut son poilu, sa veuve, son marbre ! On ne fournit pas ! La ronde bosse, le bas-relief, la lettre, cela ronfle comme une usine…»

Des enquêtes, il ressort que, la plupart du temps, les élus des petites communes ont fait appel aux ressources de leur région (voir le texte de Henri Vincenot) : le maçon, le marbrier, le sculpteur… Mais elles  étaient limitées et, mis à part, la stèle ou l’obélisque, le village ne pouvait pas générer de monument très original.

On a donc demandé aux sculpteurs des oeuvres inédites, ce qui était possible dans certains cas. Quelques communes ont pu bénéficier de cadeaux faits par des artistes locaux ou nationaux.
Les plus fortunées ou les plus audacieuses ont commandé des monuments sortant de l’ordinaire à des sculpteurs  qui avaient vécu cette guerre et qui mettaient leur génie ou leur talent au service d’une cause : la paix ou le souvenir.
Le plus célèbre et prolifique est Réal del Sarte, qui avait perdu un membre à la guerre. Action française, royaliste et patriote, sculpteur mutilé avec un seul bras, donc travaillant avec des aides, il a voulu faire passer ses idéaux dans la pierre. On retrouve sa signature sur 54 monuments (Cf. in fine l’article de Bruno Driat sur le roi Pierre 1er de Serbie).

Maillol est un cas extraordinaire ; il est le seul grand de la période qui ne sculptait que des femmes, nues de surcroît : il a donc fallu qu’il transforme son style pour le rendre moins sensuel et plus émouvant.


Quelques noms et quelques références

  • Landowski :     19 monuments dont Casablanca et Alger
  • Bouchard :      6 monuments
  • Bourdelle :      6 dont Montauban (pour 50 000 F qu’il sculpta gratuitement) Saint-Cyr, Palais de Tokyo à Paris
  • Maillol     pour son Roussillon natal : Elne, Ceret, Port-Vendres, Banyuls (offert)
  • Real del Sarte :     54 monuments
  • Sudre :     Beaucaire, Cerbère
  • Dardé :     Lodève (gracieusement)
  • Quillevic,     chantre de la culture bretonne
  • Jan et Joël Martel     en Vendée…

Mais pour ceux qui ne pouvaient pas avoir de monument sur mesure, il restait le prêt-à-poser ou le monument en kit.
Le maire était mandaté pour construire un monument au morts. On lui demandait de faire quelque chose de bien, de beau selon les critères esthétiques de l’époque. Ne sachant pas à qui s’adresser, il se tournait  vers les  représentants des fonderies. Ces maisons avaient des catalogues où on prenait ce que l’on voulait. Le poilu en médaillon ou en sculpture, des palmes, des médailles, des Victoire, des République…
Les fonderies d’art comme le Val d’Osne, Durenne à Sommevoire, Tusey à Vaucouleurs ont donc développé le marché et il n’est pas étonnant que la statue la plus diffusée soit, selon Antoine Prost, le Poilu brandissant une couronne de lauriers par Eugène Benet, fondue par Durenne (1). 6% des communes interrogées l’ont choisi, et, si la règle de trois fonctionne bien, on doit aboutir à un tirage de près de 900 exemplaires ! Ce serait alors la statue la plus diffusée en France .


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L’analyse d’une production : le Val d’Osne

 Voir dans la base de données les planches de l’album 1921 du Val d’Osne

Planche 627 :
1 coq gaulois par A. Sanchez
2 bustes de poilus par Lorenzi
Résistance par Ch. Pourquet : 2 mètres de haut
Poilu par ce même Pourquet : 2, 10 mètres (“sur demande, nous supprimons les lauriers du casque du poilu 853,” dit le catalogue).
Buste par Pourquet.

Planche 627 A
Grenadier (1, 95 m) par E. Tournayre
Poilu par PH. Graf
Coq gaulois par Lecourtier, sur sphère ou sur socle en 3 hauteurs
Bas-relief représentant une figure féminine secourant ou accueillant un poilu devant une croix. (Ch. Breton).

Planche 627 C
Victoire ailée  de E. Damé (2, 32 m)
La Victoire en chantant par Ch. Richefeu  en 5 tailles – 2, 07 m maxi.
Croix
médaillon et palme.

Planche 627 D
La victoire de Samothrace
buste de poilu par H. Poublan
deux bas-reliefs par Ch. Breton.

Planche 627 E :
statues et bustes allégoriques
République (anonyme, Breton, Graf,) en buste et en pied.
France (Poublan, Breton)
Liberté par Bartholdi (2, 90 m de haut).

Planche 627 EA :
sujets commémoratifs
France héroïque par E. L’Hoest
Victoire ailée (applique) par G. Verez (2, 1m)
Le retour par P-V Cogné (2, 10 m)
Bas relief par Girardet (Christ devant sa croix accueillant le poilu mort)
L’attaque par M. Temporal, bas-relief représentant un poilu penché avant l’assaut

Planche 627 EB :
sujets commémoratifs
Victoire aux drapeaux par E-M Sandoz (2, 10 m). Déclinaison de la République par  Delacroix
L’attaque par A. David,  bas-relief représentant une scène dans les tranchées.

Planche 627 ED :
sujets commémoratifs
Victoire par Ch. Breton (1, 9 m)
Coq d’applique par A. Finot
Coq gaulois par H. Galy
Médaillon et palme.

Planche 627 F :
statues de Jeanne d’Arc en pied et équestre
Jeanne d’Arc du musée de Versailles
Jeanne d’Arc par N. de Gregorio
Jeanne d’Arc équestre par Le Nordez et Mathurin Moreau

Planche 866 F :
Palmes et couronnes

Planche 867 F :
Palmes
peuvent être exécutées en fonte ou en bronze pour les plus fines.

Planche 868 F :
Palmes et attributs divers
Palmes, casque (aurait été utilisé pour les bornes de la Voie sacrée),
Croix de guerre, trophée…
peuvent être exécutées en fonte ou en bronze pour les plus fines.

Planche 869 F :
Palmes couronnes et motifs divers
peuvent être exécutées en fonte ou en bronze pour les plus fines.

On retrouve donc dans ces propositions des créations spéciales et des récupérations : la Victoire de Samothrace (dont on ne connaît pas d’exemple sur monument aux morts), les Jeanne d’Arc qui ont été utilisées surtout dans les régions catholiques.
Le catalogue Durenne n’a pu être retrouvé à ce jour (depuis la rédaction de cet article, il a été retrouvé et est numérisé, publié sur ce site). Mais les monuments que nous connaissons signés du fondeur haut-marnais ne sont guère différents : Poilu au drapeau, soldat blessé de Déchin. Cette signature est d’ailleurs la seule qui sorte quelque peu du lot, l’artiste (1869- ?) ayant par ailleurs été l’un des rares à proposer des sujets contemporains : l’Automobiliste, allégorie de l’aviation. Sa production patriotique s’appelle : l’Armistice, Femme de France (1908), France prêtant serment.

Voir dans la base de données les planches de l’album de la fonderie Durenne

Le dictionnaire des artistes mentionne également Ernest Damé (1845-1920) qui a sculpté la Victoire ailée du catalogue Val d’Osne qui peut être une “récupération” de création antérieure à la guerre.
Les productions de Vaucouleurs sont à peu de choses près identiques, à tel point que, faute de lire la signature, on peut confondre les styles.

On le voit donc, la statuaire pour monuments aux morts n’a pas été le fait de grands noms. C’est qu’ici il n’y a pas place pour l’originalité. Rodin en avait fait l’expérience quelques années  auparavant. Nous sommes ici dans une logique de marché où il s’agit de vendre des productions industrielles à des communes traditionnelles  (la France est rurale à cette époque). Toute crréation  déroutante ne peut que déboucher sur un fiasco et les fondeurs se sont donc d’eux-mêmes calés sur le modèle dominant : le Poilu tel qu’il est devenu un cliché : stoïque (la sentinelle), héroïque (la Victoire en chantant), chancelant  ou blessé.
La clientèle, les maires en l’occurrence, ou les comités ad hoc, sont conformistes. L’offre ne pouvait que l’être. Si la collectivité voulait autre chose, elle devait chercher le sur-mesure en commandant à un sculpteur une réalisation originale.

Les modèles issus des fonderies de Champagne ou de Lorraine ont été exportés dans toute la France. On les retrouve un peu partout au fil des promenades ou dans les albums de cartes postales (2). La réussite commerciale a donc été réelle, même si les ventes se sont concentrées sur les mêmes modèles. Mais,  dans l’autre sens, on a retrouvé dans la région des fondeurs, comme un pied de nez, une fonte signée Camus de Toulouse (Cousancelles).
Le prix des fontes oscillait entre 2500 francs pour un buste à 5-7000 francs pour un poilu sur socle (3). Il fallait donc à  une commune quelques moyens, publics ou privés. Mais c’était encore une solution abordable comparée aux 50 000 F du monument de Saint-Rémy de Provence.

Débat esthétique
La fonte patriotique a été un grand marché : des centaines, de milliers, peut-être, de statues, des milliers d’ornement en fonte ou en bronze ont été coulés dans les fonderies de la région. On a dit que cela avait été le chant du cygne pour la fonte d’art, trop occupée à “faire du poilu” pour s’intéresser à d’autres marchés. De fait, l’époque n’avait guère  d’autres attentes dans le domaine de la statuaire et de la décoration. Et le marché avait changé. La Grande Guerre a été  le tournant du siècle, la fin du XIXe, le début du XXe. Le monde né des tranchées n’a plus grand chose à voir avec la Belle époque disparue à Sarajevo. La fonte décorative n’est plus dans l’air du temps. Le monument aux morts enterre, en même temps que le sacrifice des Français, une époque, un art de vivre. Avec la Reconstruction, arrive la modernité qui n’a plus rien de commun avec l’académisme et l’éclectisme. Les monuments aux morts inaugurés à partir des années 1922 ou 1923, dans les villes, faits avec des artistes déjà engagés dans de nouveaux courants  de création, détonnent sérieusement avec les monuments de série des  Richefeu ou Breton…
Dans un article bilan du 7 novembre 1925 paru dans l’Illustration, intitulé “le décor de la mort”, Léandre Vaillat s’interroge sur la réussite dans l’art funéraire. Il met en opposition les cimetières américains, inscrits dans la nature, et les monuments français qui sont souvent médiocres.
«Il se passe ce qui s’est passé  quand des prêtres, qui étaient parvenus à réunir des sommes considérables, édifièrent une église médiocre… On peut être un théologien consommé, voire un excellent général, mais ne rien entendre aux choses de l’art.» Et de dénoncer les monuments prêts à poser qui n’ont aucun rapport avec l’esprit des lieux, les matériaux de la région… telle cette stèle en pierre de Lorraine, “compressée, résistante à la gelée” envoyée par wagon spécial, avec une femme en péplum grec (sic) tendant une feuille de laurier…
Le premier reproche vise donc l’aspect standardisé de certaines productions, reproche qui concerne également la fonte, même si cela n’est pas dit.
Le second reproche vise l’abus des sujets triomphants, et l’article exalte a contrario les images féminines qui expriment la grandeur du sacrifice au travers des larmes de regret.
Passant en outre sur l’abus des canons allemands en décoration qui n’ont rien à faire en certains lieux, envoyés dans toute la France au lieu d’être fondus ou ferraillés, le journaliste conclut : « Il faut si peu de chose pour glisser de l’émotion au ridicule. Le passé, cependant, nous avait donné de sérieux avertissements. Pas une commune de France qui, après la guerre de 1870, ne se fût enorgueillie d’un franc-tireur ou d’un zouave à la Alphonse de Neuville, commémorant avec une gesticulation emphatique des héroïsmes mal dirigés. Après la guerre de 1914, on n’a pas su, sauf exception, exprimer l’enlisement d’une lutte de plusieurs années dans la boue des tranchées, exprimer une lutte de plusieurs années autrement que par l’image d’une bravoure démonstrative qui, en réalité, eût été sévèrement punie. Au lieu d’exalter le souvenir, on l’a profané.  Le sacrifice ne porte pas ses fruits.»

DP


1) référence EE. 2. Catalogue Durenne Statues et ornements pour monuments commémoratifs Paris. Imprimerie Puyfourcat 1921.

(2) merci à M. Yvan Poutchkine à Nogent (10)  qui nous a ouvert en grand sa vaste collection de cartes consacrées aux monuments aux morts en France et dans les DOM-TOM.

(3) “Résistance” de Pourquet – N° 854 du catalogue des Fonderies du Val d’Osne valait  5300 F en fonte bronzée. Soit 220 journées d’ouvrier qualifié !


Article extrait du numéro de Fontes 31-32  paru en 1998

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